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    La tente touareg, une tente chargée de valeur

    Dominique Casajus a été très (trop?) critique sur ses écrits reproduits ci-dessous (Casajus 2007). En ce sens qu’il a suggéré une grande immatérialité dans la conception de la tente touarègue en faisant l’image du cosmos. Son article de 2007 repositionne la contrainte matérielle dans le processus de description du monde par les Touareg, à travers leur tente. Car la tente est bien une construction à la fois pragmatique et à la fois spirituelle, qui comme le précise Dominique Casajus est « la réplique du monde tel que les yeux et le corps des hommes bleus le perçoivent ». Les processus matériels et immatériels de conceptualisation autour de la tente restant à décrire.


    Une tente chargée de valeur

    Dominique CASAJUS - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. - En savoir plus : http://www2.cnrs.fr/sites/communique/fichier/intervention_d_casajus.pdf

    La tente des Touareg vivants au nord du Niger, dans la région d’Agadez, reflète leurs valeurs. Elle ne ressemble pas à l’habitation en peau des Touareg plus occidentaux, mais est constituée d’un assemblage de nattes qu’on arrime à des arceaux faits de racines d’acacias. Sa base est un quadrilatère curviligne dont quatre piquets marqueraient les angles, au sud-est, au sud-ouest, au nord-ouest et au nord-est, mais les Touareg en parlent comme d’un cercle. Elle s’ouvre toujours vers l’ouest. Comme les tentes d’un campement sont volontiers alignées du nord au sud, il y a dans un campement une aire occidentale, qui s’étend devant les seuils des tentes, et c’est là qu’on vit, qu’on mange, qu’on boit du thé, qu’on reçoit les visiteurs. Par contre, on se tient rarement à l’est, du côté aveugle des tentes, espace vide le plus souvent réservé à la prière.

    Les étoiles du Toit

    La base de la tente est vue comme une réplique du cercle du monde, car la terre a pour les Touareg la forme d’un disque. Quant à la tente elle-même, sa forme en dôme en fait une réplique de la voûte céleste. Et ses quatre piquets d’angle sont analogues aux quatre colonnes qui soutiennent la voûte céleste. Personne n’a jamais vu ces colonnes, mais afin que les hommes croient en leur existence, Dieu a disposé dans le ciel quatre étoiles à leur image. Ces quatre étoiles forment une constellation appelée « le Toit », qui n’est autre que le Carré de Pégase. Le Toit est, à ce qu’on raconte, le modèle à partir duquel les anciens Touaregs ont jadis appris à construire et orienter leurs tentes. Il y a probablement dans ces conceptions une lointaine origine coranique et, au-delà, biblique.

    La tente, entre symbolisme et coutumes

    LLe nord de la tente est considéré comme néfaste, car des êtres maléfiques appelés kel-esuf (« ceux de la solitude ») s’y pressent en grand nombre, surtout au crépuscule. Tandis que le sud est chargé de bénédiction, de baraka, ce pourquoi une femme va s’y étendre quand arrive l’heure d’enfanter. Il en est de même pour le monde : « Au sud, disent les Touaregs, s’étendent les contrées fertiles d’où provient notre mil, alors qu’au nord ne règnent que le désert et la faim ». Dans le lit conjugal, l’homme se place au nord afin de protéger son épouse contre les kel-esuf. Il le fait aussi parce que le sud et le nord de la tente, en même temps que respectivement faste et néfaste, sont marqués l’un d’un caractère féminin et l’autre d’un caractère masculin. C’est pourquoi, le jour des noces, le marié doit entrer dans la tente nuptiale par le nord, et la mariée par le sud. Là encore, il en est de même pour le monde : « Lorsque Dieu créa le monde, il plaça Adam au nord et Eve au sud. Ils se mirent alors en marche, lui vers le sud, elle vers le nord, jusqu’à se rencontrer au centre du monde. » Ce type de conception est attesté chez beaucoup de peuples, mais il est rare que le côté faste de la maison et du monde soit, comme ici, le côté féminin.

    La femme touareg, gardienne de la tente

    Mais cette particularité par rapport à un schéma répandu tient peut-être au statut de la femme par rapport à la tente chez les Touaregs de la région. Les tentes appartiennent aux femmes, et c'est un trait présent à des degrés divers et avec des variantes dans tout le monde touareg, ainsi que chez beaucoup de nomades sahariens ou sahéliens. Lorsqu'une mère marie sa fille, elle lui fait don de sa propre tente ou se charge de lui en faire confectionner une. La jeune épousée vient installer dans le campement de son mari cette tente reçue des mains maternelles et revient avec elle dans le campement des siens en cas de divorce ou de veuvage. S'ils passent comme leurs sœurs les années d'enfance dans la tente de leur mère, les garçons la désertent dès qu'ils atteignent la puberté et doivent jusqu'au mariage vivre à l'écart des campements dans des abris sommaires qu'ils partagent parfois avec des compagnons d'âge. Un homme retrouve une tente quand il prend épouse, mais il n'habitera jamais la tente de cette étrangère comme il habitait, petit garçon, celle où sa mère lui a donné le jour; et, serait-il un vieillard considéré, le divorce ou le veuvage le ramène à la position précaire des adolescents qui vont sans tente. Les hommes sont donc en quelque sorte extérieurs à la tente, de laquelle en revanche l'usage et le langage font un domaine féminin. Cette extériorité les expose à la malveillance des maléfiques kel-esuf. Le voile derrière lequel ils dissimulent leur visage dès qu'ils désertent la tente maternelle et qu'ils portent au plus haut le jour des épousailles, a entre autres pour fonction de les protéger de ce danger surnaturel, danger dont les femmes, en raison de leur affinité avec la tente, sont plus naturellement protégées. Comme pour manifester que le port du voile est le lot d'hommes privés de tentes — ou tout au moins d'une chaleureuse intimité avec les tentes —, on a l'habitude d'appeler les femmes « celles des tentes » (tin-hänan ou tin-hînân) et leurs compagnons « les voiles » (tigelmas). La femme est aussi appelée la « gardienne de la tente », cette tente dont on a vu que, alors que les campements sont mobiles et incessamment composés et décomposés au gré des mariages et des divorces, elle est immuable puisqu’elle est toujours orientée de la même manière et calquée sur un modèle céleste. Voilà donc une société où la femme est, sinon l’avenir de l’homme, du moins la gardienne d’une tente où s’inscrit quelque chose de l’éternité.


    Sur les origines de la tente en nattes

    Dominique Casajus - La tente dans la solitide, Annexe II © Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1987 - https://books.openedition.org/editionsmsh/6160

    Nous voulons ici proposer quelques brèves remarques sur des travaux déjà anciens portant sur l’origine et la diffusion de la tente en nattes (voir Le Cœur 1937 ; Feilberg 1944 ; Nicolaisen 1959 ; les citations d’auteurs latins ou grecs sont puisées chez ces auteurs).

    Des habitations de nomades probablement parentes des actuelles tentes en nattes des Kel Ferwan et de leurs voisins sont signalées dans l’Antiquité chez les Numides. Il s’agit des mapalia des auteurs anciens. L’analogie entre ces mapalia et les actuelles tentes teda a déjà été soulignée par Le Cœur, et la question a été examinée par Feilberg. Le Cœur semble ignorer l’existence de telles tentes chez les Touaregs, mais les tentes teda sont très semblables aux tentes touarègues, et cette analogie est soulignée par certains Touaregs. Les matériaux utilisés dans la fabrication des mapalia sont mentionnés sous les termes de canna, calamus, culmus, mots qui désignent en général des roseaux ou des joncs plus minces que des roseaux, par exemple des tuyaux de blé. Hérodote (Histoires, IV : 190) parle « d’asphodèles entrelacées de joncs ». Selon Feilberg, cette expression paraît plutôt désigner un clayonnage de joncs qu’une natte proprement dite. De fait, les termes latins que nous citons paraissent assez bien correspondre au matériau utilisé par les Igdalan pour la confection des ɇwɇrwɇr, clayonnages de joncs dont nous avons parlé au chapitre 1 (§ 2). Tite-Live utilise néanmoins le terme storea, qui peut désigner des nattes. Les mapalia auraient été utilisées par des pasteurs nomades et auraient une forme oblongue rappelant des carènes de navires renversés (Salluste, De bello jug., XVIII), ce qu’évoquent effectivement les tentes touarègues et surtout teda. Salluste les attribue en particulier aux Gétules (ibid). La parenté entre les Gétules des anciens et les Godala des auteurs arabes est retenue comme plausible par Norris, par exemple (1972 : 225). Est également plausible la parenté entre les Godala et les Igdalan modernes (voir annexe I). La mention d’une tente en nattes ou d’une tente semblable est très rare chez les auteurs arabes. Le Cœur ne la voit citée que par Marmol et Jean-Léon l’Africain (1830 : 34, n. 1) aux XVIe et XVIIe siècles. En fait, il omet une remarque beaucoup plus précise de Jean-Léon l’Africain, dont le voyage aux environs d’Agadez se situerait en 1513. « Dans le sud du royaume [d’Agadez], les gens s’adonnent à l’élevage des chèvres et des vaches ; ils vivent dans des cabanes de branchages ou de nattes qu’ils transportent sur des boeufs quand ils se déplacent » (Jean-Léon l’Africain 1830, t. 2 : 473). Ce mode de transport était déjà utilisé pour les mapalia numides.

    Ibn Batoutah mentionne explicitement l’existence de tentes en nattes, chez les Berbères Berdamah, entre Gao et Takkeda, au XIVe siècle (cité par Feilberg 1944 : 193). La chose paraît d’ailleurs « étrange » aux yeux du voyageur. Abstraction faite des allusions à une tente en écorce citées par Le Cœur, la tente en nattes semble donc chez les auteurs arabes n’apparaître qu’aux environs de l’Ayr. Elle avait peut-être déjà à l’époque sa localisation actuelle. Cette absence de mentions d’une tente en nattes plus au nord et l’étonnement d’Ibn Batoutah sont d’autant plus remarquables que Corripe parle encore de tente en nattes chez les Numides au VIè siècle (Johannide, VII : 65-66 ; cité par Le Cœur 1937 : 37). La conquête arabe a-t-elle fait disparaître la tente en nattes des régions qu’elle a touchées ? Ce n’est pas insoutenable si l’on suit Nicolaisen, dont nous allons voir qu’il attribue à la tente en peau une origine arabe ou tout au moins voit en elle la trace d’une influence arabe. Remarquons qu’à l’époque du voyage de Jean-Léon l’Africain une partie des Touaregs vivant actuellement au Niger étaient déjà probablement dans l’Ayar ou au sud de l’Ayar. Feilberg a émis l’hypothèse que les tentes à arceaux, tentes en peau et tentes en poil qu’on trouve aujourd’hui en Afrique y sont apparues chronologiquement dans cet ordre (1944 : 215). La tente en nattes est du type tente à arceaux, mais il existe, particulièrement en Afrique de l’Est, des tentes à arceaux recouvertes de peaux. Ce que Feilberg appelle tente en peau est la tente en peau à mâts verticaux, telle qu’elle existe, par exemple, chez les Kel Ahaggar. Les tentes à arceaux seraient spécifiquement africaines (Nicolaisen 1959 : 118). La tente en poil serait spécifiquement arabe et d’apparition tardive au Maghreb (ibid.). La présence de la tente en peau elle-même n’est pas attestée, selon Feilberg, dans l’Antiquité (1944 : 202)2. Elle constitue une évolution vers la tente en poil et serait apparue chez les Touaregs du fait de l’influence arabe.

    Si nous suivons ces deux auteurs, nous voyons que la tente en nattes est la forme berbère d’une vieille tente africaine, la tente en peau des Touaregs du Nord étant une élaboration tardive. Il serait hasardeux de trop utiliser ces hypothèses, mais il est tout de même intéressant de les mettre en parallèle avec le fait qu’à la tente en nattes sont attachés des éléments importants et peut-être spécifiques de la pensée touarègue.


    Au delà des origines de la tente, il est intéressant de remarquer que les populations qui viennent en Ayar adoptent la tente en natte. Par exemple, les Kel Owey disent qu’autrefois ils n’habitaient pas dans des cases et des paillotes, ni même dans des tentes en nattes, mais utilisaient eux aussi des tentes en peaux, appelées « ekkom ». Ces tentes, constituées d’un vélum en peau de bœuf étaient semblables aux actuels « éhaket » des autres Touaregs. Cela confirmerai que les Kel Ewey ont adopté la tente en nattes en Aïr. Les tentes en peaux ont été remplacées en raison probablement de la disparition progressive des troupeaux de bœufs et parce qu’aussi et surtout elles étaient déjà en usage chez d’autres Touaregs déjà présents comme les Igdalen ou les Ilisawan (Gagnol 2009). De plus, la présence de palmiers doums en quantité dans l’Aïr, dont les folioles sont utilisées dans la confection des nattes, favoriserait aussi son utilisation. Pour Giazzi, c’est une tente très légère adaptée à la mobilité des pasteurs de l’Aïr qui se déplacent d’un site à l’autre pendant la saison estivale (Giazzi 1996).

    De la même manière les populations Kel Gress, Kel Ferwan ou encore plus récemment les Kel Fadey ont toutes adoptées la tente en natte très certainement en Aïr-Ighazer. Ils proviennent tous du Sahara central entre Ahaggar et Fezzan. Ce qui ne doit pas nous étonner, car certains Imghad, de l’Ahaggar, vivent dans des tentes rondes à toit conique fait en branchage et herbage ou tekabber. Par ailleurs on connaît sait que ces régions ont connu un fort métissage, les Imghad de la région de Ghat étant, selon Barth « de beaux noirs non négroïdes, ce qui alimente la persistance d’une population noire au Sahara central, dont les Inataban au Hoggar, les Gober en Aïr qui sont assimilés sur place ou fuit le pays (Barth cité par Bernus 1972).

    Par ailleurs, les Igdalen en particulier possède une tente en natte, ewarwar, qui est aussi une façon particulière de tressage et une natte tout aussi particulière qui sont les seuls à réaliser, vestige peut être de pratiques berbères plus anciennes. Cette natte ewarwar semble d’ailleurs assez similaire à celle que l’on trouve également en Mauritanie. On notera enfin que la tente en natte est également présente chez les Teda et Toubou et on retrouve également divers types de tentes temporaires, le plus souvent estivales, qui sont faites de divers branchages notamment autour de la boucle orientale du Niger.

     


    Références

    Bernus S. 1972 – Henri Barth chez les Touaregs de l’Aïr, Études nigériennes, Niamey, Centre nigérien de recherche en sciences humaines, 195 p.
    Bernus E. 1981 – Touaregs nigériens. Unité culturelle et diversité régionale d’un peuple pasteur, ORSTOM, , L’Harmattan, 507 p.
    Casajus D. ? – La tente touareg, une tente chargée de valeur, CNRS, 2 p.
    Casajus D. 1987 – La tente dans la solitude : la société et les morts chez les Touaregs Kel Ferwan, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 343 p.
    Casajus D. 2007 – La tente tournée vers le couchant, L’Homme - Revue française d’anthropologie, (183), p. 163.
    Gagnol L. 2009 – Pour une géographie nomade. Perspectives anthropogéographiques à partir de l’expérience des Touaregs Kel Ewey (Aïr – Niger), , Université de Grenoble I, inédit, 723 p.
    Giazzi F. 1996 – La réserves naturelles de l’Aïr et du Ténéré (Niger), sous la direction de, UICN, 722 p.