Le Royaume de Tigidda

Les Sanhadja sont un ensemble de tribus berbères, hommes voilés du désert, dont certains Touareg sont les descendants les plus directs. Ils occupèrent le Sahara occidental et, à l'apogée des Almoravides, occupent le Maroc et l'Espagne El Andalus. Ils auraient donné leur nom au fleuve Sénégal, par l'intermédiaire du portugais Sanaga (Zanaga). Les Zenata sont une branche des Sanhadja qui a migré plus au sud-ouest en Mauritanie et autour du fleuve Sénégal. Ils pourraient être les ancêtres des Igdalen.

Sanhadja BanuLes Messufa sont des tribus Sanhadjiennes qui détiennent dès le VIè siècle les voies commerciales entre le Maroc et le Soudan, de Sidjilmassa à Aougahost (Ibn Hawqal cité par Hamani 1989), mais leur zone d'influence va s'étendre à l'est jusque vers le piémont de l'Aïr en fondant le royaume de Tigidda au début du second millénaire. Ils sont, sinon les fondateurs, les occupants qui ont permis le développement des villes sahéliennes telle Aoudaghost et Oualata (Mauritanie), Tombouctou et Tadamakka (Mali), Takedda (Niger), en étant à la fois les guides et les protecteurs des caravanes marchandes (Defrémery et Sanguinetti 1858), et formant aussi une garde rapprochée pour les rois du Mali. Les Inussufan d'Agadez et d'In Gall seraient les descendants directs des Messufa de l’Ighazer.


Les axes commerciaux en place

A l'approche de la fin du premier millénaire, les axes commerciaux reliant la boucle du Niger à l’Égypte emprunte deux voies principales :

- remontant vers le nord entre Ifoghas et Ahaggar puis par le Touat vers l’Ifriqiya ou par la Tripolitaine vers l’Egypte, cette route sera encore la plus sécurisée au XIVé, puisque Mansa Moussa Roi du Mali l’empruntera pour son pèlerinage ;

- ou par l’est en passant par Maranda au milieu des falaises de Tiguidit et poursuivant vers le Lac Tchad puis par le Kawar, point de séparation de deux routes, celle d’Awdjila au Fezzan et celle du Koufra par le Tibesti pour rejoindre la vallée du Nil1. Cette première partie de voie étant par ailleurs ouverte depuis l’antiquité.

Le Sahara central est alors peu utilisé par les caravanes qui préfèrent des routes sécurisées, et même à l’apogée de Takedda au XIVé siècle, Ibn Battuta nous rapporte que la zone est considérée comme non sécurisée et sous la protection unique des Bardâma (Defrémery et Sanguinetti 1858), nom Soninké désignant les Berbères Messufa. Mais le voyage retour d’Ibn Battuta se fait en traversant l’Ahaggar, ce qui signifie bien que cette voie est utilisée probablement depuis quelques siècles peut être dès les XIIè-XIIIè siècle.

Au début du deuxième millénaire, Maranda est alors une halte salvatrice pour les caravanes venant de la Boucle du Niger ou du Lac Tchad qui s’y abreuvent. Un établissement des plus sommaire doit exister, mais jamais jusqu’à mettre en place une unité urbaine, bien qu’une industrie existe déjà, et très certainement depuis le VIè siècle, le cuivre. Maranda est le siège d’une transformation de ce minerai par les populations qui occupent les environs et très probablement le sud Aïr. Le minerai est exporté le plus sûrement le long de l’axe Boucle du Niger - Lac Tchad, ce dernier ayant déjà une influence grandissante en Aya2, avec l’émergence du Kanem vers le VIIIè siècle, mais peut être aussi vers la confluence des fleuves Bénoué et Niger, autour desquels se développent des sociétés forestières qui utilisent le cuivre, Igbo Ukwu, Ifé, Nupé, plateau de Jos. Dans tous les cas Maranda est situé au milieu de cet axe commercial, ce qui lui donne sans doute une relative indépendance vis à vis des pouvoirs centraux qui s’organisent dans la boucle du Niger et surtout dans le Kanem/Bornou.

En Ighazer, les Igdalen et les Iberkoreyan sont parmi les premières populations berbères qui nomadisent dans la plaine depuis le VIIIé siècle. Elles seront rejointes à l’orée du deuxième millénaire par de nouvelles populations Berbères venus de l’ouest, les Issandalan et les Messufa. Ces derniers sont déjà les détenteurs des voies commerciales entre le Maroc, l’Ifriqiya et la boucle du Niger et vont peu à peu sécuriser les voies par le Sahara central entre Aïr, Ahaggar et Ajjer en passant par Ghât puis Ghadamès. Ces voies n’étaient pas inconnue mais peu utilisées à longue distance, les Messufa vont y apporter ce que tout commerçant recherche, une relative sécurité pour ses marchandises contre des droits de passage dans les pays traversés. Par ailleurs, l’ouverture de ces voies permet de raccourcir le trajet vers l’Égypte et surtout enlève un pouvoir d’influence important au Kanem/Bornou.
Le XIè siècle est également un siècle de profond remaniement dans la géopolitique autour du Sahara et notamment autour de l’empire du Ghana qui s’effondre sous la défiance des Almoravides, mais également avec l’avènement des Fatimides qui délaissent l’Ifriquiya pour le Caire. Ces grands événements vont avoir pour effet, entre autres de inciter une partie des populations comme les Messufa à pousser vers l’est et incite également Le Caire à rechercher des voies commerciales mieux maîtrisées avec la boucle du Niger, nécessitant ainsi l’ouverture de nouvelles voies commerciales par le Sahara central. Cette relation étroite à l’Égypte est présente à Takedda dans les récits et les correspondances d’érudits, et par certaines formes de céramiques très présentes dans cette ville (Cressier and Picon 1995).


Les populations en place

Même si leur origine prête à discussion, toutes les traditions orales convergent pour dire que les premières populations berbères en place en Ighazer autour du VIIIè siècle sont les Igdalen et les Iberkoreyan (Bernus 2001). Elles n’ont très vraisemblablement pas investit un no man’s land, mais un terroir sans chefferie suprême composé de populations songhayphones et hausaphones.

Si l’on sait qu’au début du deuxième millénaire le centre de pouvoir au sud-ouest de l’Aïr va passer de Maranda à Takedda, on sait également que ce n’est pas un simple déplacement de capitale ou de population, mais plutôt un apport de populations sans doute important ou tout du moins supérieur à celles en place. Les recherches archéologiques du PAU1 ont en effet montré qu’il n’y avait pas de continuité entre les céramiques de Maranda et celles de Takedda (Bernus and Cressier 1992). Ce fait est d’importance puisqu‘il signale qu’une population a été remplacée par une autre.

Au court des Xè, XIè et XIIè siècle, cet apport de nouvelles populations va se faire des 4 points cardinaux. D’ouest vont venir des populations berbérophones, les Isandalan et les Messufa sans doute désireux de développer leur influence sur une nouvelle zone de commerce, mais aussi suite aux événements de la géopolitique saharienne. En réponse à ce mouvement, un autre a pu être déclenché en sens inverse, de l’est, par l’état Zaghawa du Kanem, perdant de l’influence sur cette zone qui a pu dépêcher des négro-berbères Gubr à partir de Bilma pour reprendre la main sur l’Aïr et l’Ighazer vers la fin du XIIè siècle. Le XIé siècle semble constituer aussi l’émergence des prémices des états Hausa qui ont peut être étendu leur zone d’influence, jusqu’en Aïr (Cornevin 1975). Ces populations Hausa, d’un point de vue étatique ou commercial, sont dans une sorte de léthargie maintenue par la puissance du Kanem, elles vont trouver par le nord un exutoire possible à cette léthargie qui se concrétisera seulement au XVIé siècle, mais qui entre temps aura permis la structuration étatique et l’avènement de la grande confédérations Hausa. Cela permis le développement d’un nouvel axe commercial entre Kano et Takedda, puis vers Ghât (Cornevin 1975).

Enfin, venues du nord et très certainement les derniers, des commerçants maghrébins s’installeront dans la capitale de l’Ighazer, entraînant avec eux un flux de populations berbères depuis le Fezzan et les Ajjer comme les Kel Gress.

Même si les données archéologiques et l’oralité des traditions nous manquent encore, il est fort probable que ces populations étrangères vont bousculer les populations songhayphones en place depuis le début de notre ère, effaçant même les références à cette population autochtone dans les traditions orales. La chronologie est difficile à établir avec précision, mais les conditions politico-économiques dégagées plus haut permettent déjà l’esquisse d’une chronologie relative qui méritera de plus amples argumentations. Elle pourrait débuter vers le IXè siècle par l’arrivée des Messufa et des Sandals (Hamani 1989), puis se poursuivre par des arrivées de populations hausaphones vers le Xè-XIè siècle, de négro-berbères vers la fin du XIIè siècle, puis l’arrivée des commerçants et Ulema, à partir du XIIIè siècle.

Messufa, Isandalan, Igdalen et Iberkoreyan, l’ensemble de ces tribus participeront à la création du royaume de Tigidda avec plus ou moins d'influence.


Le royaume de Tigiddatakedda sites

Du Xè au XVè siècle une période climatique plus favorable va rendre la région plus attirante pour les pasteurs nomades, augmentant peut être le débit des sources le long de l'lghazer wan Agadez, notamment autour du site d'Azelik-Takedda, rendant ainsi cette zone propice aux haltes caravanières puis plus tard à la production de sel (Bernus and Cressier 1992). Mais les conditions climatiques, même un peu plus favorables, ne peuvent à elles seules expliquer l’implantation d’une capitale de royaume aussi moderne pour l’époque dans une zone aussi ingrate et improductive. Ce sont des facteurs essentiellement économiques qui vont permettre à cette ville d’émerger et de faire des Messufa la chefferie suprême d’une confédération qui a déjà des allures de Sultanat.

Au cours des Xè et XIè siècle, les Messufa contrôlent le commerce jusqu’à Maranda et l’Aïr, ils développent des voies commerciales vers le nord à travers le Sahara central. Les autres berbères Sandal en place assurent leur vocation d‘éleveur dans les plaines de l’Ighazer, sur les piémonts de l’Aïr et en Aïr même. Sur cette même période, des populations hausaphones, plutôt sédentaires et paysannes, inorganisées, avancent également vers l’Ayar au vu des conditions climatiques plus favorables. Cette avancée est notamment relatée dans une tradition relevée par Boubou Hama : vers l’an 1000 des Gobirawa, venus du sud prennent Agadez, et deviennent les maîtres de l'Aïr, à cette époque des berbères venus du Maroc s'installent aussi (Hama 1974). Les berbères du Maroc seraient les Igdalen, ce qui placerait ce mouvement vers le VIIIè ou IXè siècle antérieurement à la venue des Messufa, ce qui n’est pas impossible. Évidemment la référence à Gobirawa renvoi plus sûrement à des groupes hausaphones car les Gobirawa ne sont pas encore structurés, et celle d’Agadez renvoi à Ayar et plus précisément le sud de l’Ayar.

A la fin du XIIè siècle, le Kanem perdant de l’influence sur l’Ayar, mais aussi potentiellement sur les futurs pays Hausa, semble réagir en envoyant des négro-berbères Gubr de Bilma vers l’Aïr. Ils y entrent très vraisemblablement par la vallée orientale Tagaï, encore vivace dans les traditions orales et potentiellement la zone d’occupation la plus septentrionale des Gobirawa1. En se rapprochant des populations hausaphones et en les « encadrant », les Gubr vont donner à une partie de cette population un État qui émergera sous la domination énergique de la Reine Tawa (Aouder cité par Hama 1967). Cet état émerge en même temps que le royaume de Tigidda et déclinera avec lui. Cette concomitance ne peut être pure coïncidence, il y a eu des inter-relations importantes entre ces deux entités politiques qui vont au delà de la seule domination foncière d’un terroir. En 1410, Aouder nous dit que les Gobirawa, les Songhay et les Touareg sont unis face aux Berbères Messufa qui dirigent (Hamani 1989).

Les populations hausaphones possèdent un savoir-faire métallurgique. En Ighazer, cette connaissance va leur permettre de redévelopper une industrie du cuivre moribonde à Maranda. Si les indices du cuivre sont présents dans presque tout l’Ighazer, l’anticlinal d’Azelik en possède sans doute l’un des gisements les plus important avec celui de Gélélé à une dizaine de kilomètre. C’est d’ailleurs ce dernier site qui a dû se développer en premier (Bernus and Cressier 1992), il était déjà le siège d’une exploitation ancienne du sel, qui va être abandonnée pour la rente bien plus lucrative du cuivre.

Il n’est pas simple de savoir comment le commerce de ce métal se développa, mais au vu du passage d’Ibn Battuta, qui n’est sans doute qu’un récit d’information de seconde main2, on peut penser que ce sont les Turawa, commerçants blancs de Ghât, Ghadamès et du Touat, qui dominaient cette exploitation avec leur esclaves (Defrémery et Sanguinetti 1858), les Berbères Imajeghen et Imghad dédaignant le travail de la terre. Néanmoins, les Imajeghen Messufa dominant les voies commerciales prennent bien entendu leur part douanière contre sécurité.

Au fil des siècles, le royaume de Tigidda allait rayonner sur toute la partie sud de l'Aïr, vers Berghot et la Tadarast, définissant la première entité politique pouvant être nommée Ayar et régnant ainsi sur les voies commerciales vers l’Égypte à travers la Sahara central. Le chef de ce royaume était l’Aménokal des Messufa, Izar pour Ibn Battuta, terme signifiant le premier d’entre tous (Foucauld 1952). Il suivait les principes de l’héritage matrilinéaire, indice important matérialisant la suzeraineté des Touareg Messoufites, et était aidé dans ses tâches quotidiennes par des domestiques blancs ayant très vraisemblablement une parenté avec les Igdalen ou les Iberkoreyan5.


La capitale Azelik – Takeddatakedda jardins

Azelik-Takedda fut une importante cité commerciale, située à environ 130 km au nord ouest d'Agadez. En surface se rencontrent nombre de tessons de poteries et autres meules dormantes, mais le plus important sur ce site, demeure certainement les restes d'habitat composés de “bâtiments ouvrant sur une seule cour” et trois mosquées, dont deux possédant un minaret en partie en pierre. De plus, des cimetières d'époque islamique ont également été retrouvés tout autour du site (Bernus and Cressier 2011). Azelik, nom actuel du site de l’ancienne Tigidda, aussi appelée Takedda ou Tacâdda par les auteurs arabes et visitée en 1353 par le géographe arabe Ibn Battuta, était le centre d'exploitation et de commercialisation du cuivre, mais aussi une halte caravanière dans le commerce transsaharien entre Boucle du Niger et Égypte. Ce ne fut sans doute pas une terminaison d’un axe commercial, mais une halte, un passage obligé pour sa ressource en eau et pour le paiement des droits de traversée du royaume. Il ne devait pas y avoir non plus de rupture de charge à cette étape, car la ville n’était pas une ville suffisamment peuplée pour développer un marché important à approvisionner, tout au plus les caravanes devaient-elles se fragmenter pour poursuivre leur route vers Gao, le Bornou ou vers le sud.

Elle fut l'objet d'une fouille archéologique, dans le cadre d'un programme d'urgence de la RCP 322 de l'ORSTOM1, urgence au vu des futures exploitations minières de l'uranium dans les année 80. Ce programme a permis de dessiner les contours urbains de cette cité, mais aussi sa région d'influence, et d'en esquisser l'évolution des peuplements (Poncet 1983).

Cet ensemble urbain de sédentaires était tenu par des Messufa qui nomadisaient en dehors de la cité, mais nombre de tribus cohabitaient en ces lieux : Imasdraghen, Imiskikyian, Illissawan, Tawantakat, Iteseyan, Igdalen, Attawari, Kel Eghal, ces deux derniers appartenant aux Iberkoreyan. A coté des Sanhadja voilés vivaient des groupes hausaphones comme les Gobirawa, les Azna, les Katsénawa, dont certains pouvaient être les ouvriers du cuivre, mais aussi des populations songhayphones.

Les Imasdraghen sont probablement les habitants d’un faubourg d’Azelik-Takedda dont ceux d’In Gall seraient les descendants.
Les Imiskikyian, Illissawan, Iteseyan nomadisaient plus sûrement aux piémonts de l’Aïr, les Tawantakat n’ont pas laissé de traces, mais c’est une tribu qui a pour origine la boucle du Niger

Les Igdalen, bien que présents de longue date dans la zone, ne semblent pas jouer de rôle et se contenter de leur positionnement maraboutique, tandis que les Iberkoreyan influenceront plus ou moins la politique locale avant de se faire chasser de l’Ayar au XVIIè siècle.

Bernus et Cressier ont décrit la ville comme une pentapole, c’est à dire un ensemble de 5 unités territoriales avec plus ou moins de spécialisation, l’oasis de Takedda (Bernus and Cressier 1992). Déjà Malfante au XVé siècle évoqué Takedda comme un ensemble de 3 Ksour, Bangu Béri, Tadraght et Takedda (Hamani 1989). le PAU ayant ajouter à cette liste le caravansérail d’In Zazan et les sources de Gélélé.

Azelik est le foyer urbain le plus important de la ville, siège de la transformation du cuivre dont les « mines » sont situées à proximité. Les recherches archéologiques de surface y ont dénombré de nombreux ateliers de fonte du cuivre, le transformant en bâtonnets qui servait de monnaie locale. Sur ce point le récit d’Ibn Battuta et les éléments archéologiques se rejoignent. Deux mosquées principales existaient toutes deux avec un Minaret dont la base au moins était en pierre, ce qui dénoterait peut être une origine Maghrébine et traduirait bien la situation commerciale entre ces deux zones. Les populations présentes sont bien entendu les commerçants qui dominent la vie quotidienne urbaine : le juge Abou Ibrahim, le prédicateur Mohammed, le professeur Abou Hafs et le cheikh Sa’id, fils d’Aly Aghioûl un maghrébin qui voyagea avec Ibn Battuta (Defrémery et Sanguinetti 1858).

Gélélé est le site de notre oasis le plus éloigné d’Azelik, mais il est aussi selon les datations carbone effectuées peut être le plus ancien, celui sur lequel les activités de salines puis de cuivre auraient pu commencer. A Gélélé l’exploitation des salines semble être collective, celui qui ramasse le sel c’est pour lui, alors que plus tard à Tegidda n’Tessemt, la propriété des salines est mise en place (Bernus et al. 1976), ce qui là aussi peut dénoter la prise en main de ce terroir par une autre population, c’est à dire qu’il n’y a pas eu continuité de Gélélé à Tegidda n’Tessemt.

A l'est de Takedda se trouvent d’autres sources qui suintent de la même faille que celles d’Azelik et sont dénommées encore aujourd’hui Tadraght, qui signifie « la montagne » ce qui paraît somme toute très exagéré au vue de la faible protubérance qui émerge au dessus de la plaine de l’Ighazer. Mais il n’est pas impossible que ce soit pour une fois le nom des Touareg Imasdraghen qui donnèrent le nom à ces sources, puisque comme Lacroix le précise, Imasdraghen « ceux de la montagne » est opposé à Es Suf « ceux de la plaine » ou Messufa (Bernus and Cressier 1992). Ces 2 tribus seraient donc venues ensemble de la boucle du Niger. Il ne reste que très peu de constructions à Tadraght donc vraisemblablement beaucoup moins urbanisé, et servant peut-être plus d’abreuvage des animaux de la brousse, les sources d’Azelik pouvant être réservée à la ville elle-même. Plus au sud est Bangu Béri « le grand puits » en Songhay, peut être réserve d'eau de la ville habitée par des groupes songhayphones. Entre ces deux sites, In Zazan qui pouvait être un caravansérail dont la fonction n’est pas assurée, mais qui ressemble plus à une prison, peut être pour parquer les esclaves qui transités sur cette voies commerciales.

Fagoshia est tout proche de Takedda à une vingtaine de kilomètres au Sud, et produit aussi un peu de cuivre, mais sans véritable installation d'une transformation. Elle est assez vraisemblablement contemporaine de Takedda et pourrait être le siège au moins estivale du Sultan Messufa Izar au vu des quelques céramiques tournées d’importation qui matérialisent l’aisance de ses résidents5.

Tebangant beaucoup plus au sud évoluera postérieurement à la chute du royaume de Tigidda en un petit centre religieux situé à une quinzaine de kilomètre au nord de In Gall.

Les sources de Tegidda n'Adrar et Tegidda n'Tagait devaient être connue et utilisées, mais ces dernières n'avaient pas d'établissement fixes, ce n'est que plus tard que l'on relèvera des éléments de type "urbains" somme toute bien modestes.


takeddaLe cuivre

L'exploitation du cuivre en Ighazer est la justification de l’installation d’un site urbain en milieu très inhospitalier et qui servit l'expansion du royaume de Tigidda jusqu'au sud de l'Aïr et la Tadarast. Takedda sera la capitale d’un royaume courtier qui maîtrise les échanges commerciaux entre Sahara et Sahel, mais aussi un royaume rentier grâce à sa production de cuivre7.

La sédentarité des populations à cet endroit s'accentua avec l'exploitation des gisements de cuivre qui transforma la capitale en centre minier, avec une source de travail qui transitée déjà par l’Ighazer, les esclaves. Ce travail des esclaves, qui n'exclue pas la présence de quelques forgerons socialisés pour la partie finale de l’affinage du minerai, peut expliquer la technique simpliste d'extraction du cuivre qui étonna grandement les archéologues de la métallurgie, car cette technique est en régression flagrante avec les techniques de la fin du Néolithique.

Les premiers indices archéologiques relevés sur le site nous indiquent que l'exploitation du minerai dura au moins 300 ans du XIIè au XIVè siècle. Deux éléments essentiels marquent l’industrie du cuivre, ce sont les cupules laissées par le broyage du minerai sur les terrasses gréseuses et les creusets servant à affiner et purifier le métal rouge. Les cupules ne sont pas présentes à Maranda, signe que l’extraction initiale du minerai procédait d’une autre technique, de plus les creusets retrouvés à Maranda sont plus gros et plus grossiers que ceux de Takedda et en nombre infiniment plus important (Bernus and Cressier 1992). S’il n’y avait pas ou peu de broyage concassage préalable à l’affinage du minerai à Maranda, il fallait alors chauffer beaucoup plus de roche dans de plus gros creusets pour obtenir le précieux métal et effectuer cette opération de très nombreuses fois. Maranda sous un climat plus clément possédait certainement une ressource arborée suffisante pour ces travaux, même si on peut présager que cela ait fortement dégradé l’environnement immédiat du site. Le broyage plus fin effectué à Takedda pourrait être le résultat d’une présence bien moindre de la ressource énergétique nécessaire à l’affinage du minerai, technique qui serait donc plus adaptée aux conditions écologiques du nord de l’Ighazer.
Ces éléments, même s’ils ne sont pas déterminants car on peut imaginer qu’une population fasse évoluer sa technique devant à un nouvel environnement, s’intègrent néanmoins dans ce que le PAU a proposé avec la céramique, il n’y a pas de continuité entre Maranda et Tigidda renforçant ainsi la présomption d’un nouvel apport de population avec de nouvelles techniques.

Si l’on peut être certains que ce ne sont ni les Turawa ni les Touaregs qui exerçaient cette activité, il ne reste que les populations hausaphones et songhayphones qui devaient exercer cette industrie, potentiellement l’une à Maranda et l’autre à Takedda. S’il peut sembler qu’à la lecture de ces quelques lignes, ce sont des populations songhayphones qui étaient présentes à Maranda et des hausaphones qui exploitèrent à Takedda, rien ne l’assure encore vraiment et de plus amples argumentations seront nécessaires pour proposer un cadre d’évolution des peuplements plus serein.
Après extraction, le cuivre était fondu en baguettes, certaines fines et d'autres plus épaisses qui servaient de monnaie (Defrémery et Sanguinetti 1858). Cette utilisation monétaire est supposée par Robert du côté de la ville de Ghana, le cuivre étant ici préparé à Tegdaoust et vraisemblablement importé du Maroc (Devisse 1990). On se souvient aussi de la caravane perdue dans la désert Mauritanien de Théodore Monod avec des lingots de cuivre. Malfante nous rapport également que le commerce du cuivre était assuré par les génois au XIIè siècle, jusqu’au pays de nègres (De la Roncière 1918). « Pour eux, le cuivre servait de monnaie : avec les lamelles de cuivre, ils achetaient de la viande et du bois, avec les barres et les lingots, ils se procuraient des esclaves ou du blé ». Ici, Malfante reprend très certainement les écrits ou informations d’Ibn Battuta, il laisse par ailleurs planer un doute sur l’importation du cuivre à Takedda (Hamani 1989).takedda cupule

Au milieu du XIVè siècle, Ibn Battuta signale que le cuivre de Takedda est exporté au Gobir, au Zaghay et au Bornou. Ce n’était pourtant pas les étapes finales de ce cuivre, leur utilisation étant faites par des peuplades du Nigeria, comme les civilisations d’Ifé et d’Igbo Ukwu (Niane 1985a), où plus tardivement du plateau de Jos et la ville de Dourbi Takouchéi vers le XIVè, qui utilise le laiton (Fauvelle 2019). Au Nigeria la source du cuivre la plus proche est Takedda (Kipré 1985). « Kano était le point de départ de la piste transsaharienne qui menait à Ghât et à Tunis en passant par l’Aïr et les mines de cuivre de Takedda. Le cuivre était très apprécié dans le royaume de Nupé, ainsi que par les Yoruba, qui le mélangeaient à l’étain de Bauchi pour en faire des masques funéraires par le procédé dit à cire perdue » (Cornevin 1975).

Cette exportation vers la zone soudanienne va très certainement être à l’origine des premiers échanges autour de l’axe commercial nord-sud entre les pays Hausa et Takedda et plus tard avec le Maghreb. S’il participa assurément à la fondation du royaume de Tigidda, le cuivre est aussi l’un des éléments de fondement de l’état Gobirawa qui vers le XIIè siècle s’étend sur toute la zone sahélienne entre Ighazer et Gobir actuel. L’on ne connaît pas encore suffisamment le rôle des négro-berbères Gubr qui encadrèrent les hausaphones sahéliens pour donner les Gobirawa, mais l’on sait que le commerce se marie très bien avec des organisation étatiques stables.

Un autre axe d’exportation semble être le royaume du Mali vers la ville de Djeoudjeouah, qui n’est autre que le nom de Gao. Le Mansa Musa au XIVé siècle précise qu’il amène ce cuivre en sa capitale Niani, et qu’il le commerce contre l’or des Akan. Même si cette importation depuis Takedda est loin d’être confirmée, car le cuivre de Takedda serait alors en concurrence avec le cuivre des génois qui avait déjà atteint le Ghana au moins un siècle plus tôt, la destination est toujours la zone soudanienne en échange de l’or des Akan, ces derniers ayant des origines bornouanes et donc connaissant très vraisemblablement l’affection des peuples du Nigeria/Bénin pour le cuivre. Al Umari relatant son entretien avec le Mansa Musa sur le mine de Takedda, précisant que le mithkal vaut 4.25g de cuivre est aussi cher que l'or (Niane 1985b).

On notera qu’à chaque transition écologique, il y aurait un intermédiaire sur ce commerce. Takedda marque une limite écologique entre Sahel et Sahara, dont la seule justification de son existence est l’exploitation du cuivre. Le Gobir comme le Bornou marque la limite en le Sahel et la savane soudaniennes qui vont alimenter la savane tropicale humide avec peut être là aussi des intermédiaires en savane tropicale sèche comme le Nupé ou le plateau de Jos. Si la différenciation écologique marque de tels intermédiaires dans le commerce, c’est bien qu’elle doit aussi différencier les populations et leur organisation dans chacune de ces zones en royaume ou états ayant un environnement assez homogène tant écologique que culturel.


takedda picon 1995Takedda convoitée

Au XIIIè siècle et peut-être jusqu’à la moitié du XIVè siècle, Ibn Saïd nous rapporte que le Kanem s’étend dans le Kawar et le Fezzan, ou tout du moins selon Lange, a une certaine influence sur ces territoires (Lange 1985). Le Kanem dominait également le Djadja au nord-ouest du lac Tchad, ainsi que des « Berbères du Sud » que l’on ne localise pas. Le royaume de Djadja se situerait donc entre le Lac Tchad et l’Aïr où l’on trouve le village de Djadjidouna qui pourrait correspondre avec le Djeoudjéouah d’Ibn Battuta dans le pays de Mourteboun, idée déjà émise par Hamani (Hamani 1989). Enfin, le Kanem possédait également la ville de Takedda, tout ceci dans le but de renforcer l’axe commercial principal entre le lac Tchad et la Tripolitaine, de façon a ne pas laisser d’autres axes commerciaux nord-sud le concurrencer.

Si les mots de domination ou posséder paraissent clairs, il sont très vraisemblablement exagérés. En fait de domination, il devait y avoir une relation de soumission par exemple avec le paiement d’un tribut, mais ce pouvait aussi être une bonne entente de partenaire, une alliance, les écrits arabes ayant une certaine tendance à hiérarchiser les relations à dominant-dominé.

A l’ouest de l’Ighazer se développe un autre puissant royaume, l’empire du Mali. On relève dans l'histoire des empires du Mali et du Songhay des velléités de contrôle de ce centre minier. Mari Djata, premier empereur du Mali, en 1251 subit un premier échec sur la prise de Takedda. L'un de ses généraux qui l'a trahi Mansa Sakoura vers 1298-1308 étend l'empire du Mali à l'est en mettant la main sur les productions de cuivre de Takedda. L'empire se développe avant tout sur la maîtrise de l'or en Afrique de l'ouest qui le fera ainsi rayonner, avec le commerce d'esclaves. L'intérêt de s'accaparer le cuivre est lié aux besoins d’échange de l’or avec les peuples soudaniens qui maîtrisés cette production puisque l’empire du Mali ne produisait pas d’or, il était le courtier entre les productions des peuples de la forêt qu’il ne dominait pas et l’Afrique du nord (Fauvelle 2019). Le cuivre et le sel était donc les éléments essentiels du troc pour obtenir l’or des Akans et d’autres peuplades de la zone soudanienne.

En 1324, Mansa Musa se vante auprès d’Al Umari au Caire, d'avoir une grosse rente avec la tenue de la ville de Takedda. Mari Djata vers 1360-1373 va reconquérir Takedda, et Musa Keita II réprimera une rébellion Touareg dans la cité minière (Niane 1985a). Au XIVè siècle, le Mali va mettre la main sur Takedda, même s’il du y avoir des reprises en main par le Bornou, peu à peu le centre de Takedda joint l’influence Malienne, ce qui participera sans doute du déclin du Kanem qui en perdant Takedda, perd une monnaie d‘échange précieuse pour l’or et voit son axe commercial concurrencé.

Ces quelques faits historiques, même si certains sont sûrement enjolivés, indiquent que le contrôle de Takedda ne fut jamais total, sans doute du fait de son isolement. Le royaume Messufa devait néanmoins entretenir des relations de bon voisinage, notamment avec Tademakka dans les Ifoghas et la boucle du Niger d’où ils sont issus. Mais aussi avec le Bornou bon fournisseur d’esclaves et les pays Hausa émergents, surtout pour les Touareg désireux de percevoir plus de rente de Takedda comme les Iteseyan et les autres Sandal. Les bonnes relations devaient se traduire par des échanges de "cadeaux" entre royaume, entre communauté tribales, marquant ainsi la fraternité qui devait se poursuivre pour le bien du commerce et le jeu politique.


La fin de Takedda

A la suite de l’empire du Mali, le Songhay va poursuivre l’entente commerciale avec l’Ighazer, mais un premier évènement va venir bousculer les relations vers 1470-1. Takedda est déjà une pieuse cité et Sonni Ali Ber va se rendre coupable d’exactions sur nombre de musulmans, dont les marabouts d’Alfa Gungu qui subissent les humiliations du nouvel empire Songhay. Une partie de ces derniers émigrera vers Takedda et Sonni Ali Ber les accusera d’aller chercher l'aide des Touareg de Tigidda pour défier son autorité et jugera cela comme une trahison lui donnant la permission de massacrer ceux qui sont restés (Hamani 1989). Sonni Ali Ber avait déjà détruit Tademekka et il est vraisemblable que Takedda ne devait pas vraiment se réjouir de l’avènement de l’empire Songhay.

Askia Mohamed Touré prendra le contre pied sur la question de la religion, puisqu’on peut dire que c’est lui qui fera entrer définitivement l’islam dans la culture songhay et au-delà. Il serait le premier Mansa qui passa par le Sahara central lors de son pèlerinage à La Mecque à la fin du XVè siècle en 1496-7. Mais on ne sait pas s’il passa par Takedda ou Agadez. La question est d’importance puisque Takedda était alors le centre religieux le plus influent et qu’il est probable qu’au passage il est pris la mesure de la situation politique entre Takedda et Agadez. Et lors des ses prochaines expéditions, il se dirigera directement sur Agadez, ce qui signale bien que Takedda n’est déjà plus que l’ombre d’elle même en Ighazer et qu’Agadez était le vrai centre de pouvoir.

Selon les traditions orales, la cité de Takedda serait détruite au milieu du XVIè siècle à la suite de plusieurs guerre, sept ou douze selon les informateurs1. En guise de guerres, il ne devait s’agir que d’escarmouches comme cela se passa à travers toute l’histoire Touareg en Ighazer et ailleurs, escarmouches entre Iteseyan et autres Sandals contre les Messufa, qui peu à peu affaiblir militairement Takedda. Mais c’est plus vraisemblablement la situation économique qui va permettre à Agadez de supplanter Takedda.

Dès le début du XVè siècle les portugais commercent le cuivre avec le Mali (Ly-Tall 1985) et à la fin du XVé siècle, ils atteignent les côtes de la Nigeria installant de nouveaux comptoirs et commerçant le métal rouge avec Ife (Ryder 1985). Ces importations massives et régulières de cuivre vers la zone soudanienne vont mettre à mal la rente de Takedda. Il est probable que le cours du cuivre, presque aussi élevé que l’or au XIVé, va peu à peu se réduire au XVè siècle et affaiblir économiquement la cité minière de l’Ighazer. Couplé à la décadence de l’axe commercial est-ouest remplacé peu à peu par l’axe nord-sud passant par Agadez, les principales économies courtière et rentière de Takedda s’amenuisèrent tout au long du XVè siècle. A l’orée du XVIè siècle, Takedda n’est plus qu’un centre spirituel de renom et Askia Mohamed Touré se doit de mettre la main sur Agadez s’il veut garder quelques bénéfices des axes commerciaux vers l’Égypte, ce qu’il fera à travers 2 expéditions vers 1500 et 1515, montrant bien que le centre de pouvoir est définitivement établi à Agadez et en Aïr.

Dès lors, la tradition orale qui relate la destruction de Takedda au motif de mettre la main sur la ressource en cuivre n’est plus qu’un prétexte sans fondement, les Messufa ne sont plus guère influant car économiquement très affaiblis. On peut se demander alors pourquoi Takedda va être détruite, alors que sa contemporaine religieuse Anissaman où les Messufa sont toujours présents est épargnée, simple rancœur ou affirmation polico-religieuse inavouée par les traditions ?

La fin du royaume de Tigidda va entraîner un remaniement des populations en Ighazer. Dès le XIVè siècle des sites périphériques vont se voir renforcer au fur et à mesure que la halte commerciale de l’Ighazer décline, Tebangant et In Gall au sud, Anissaman et Agadez dans le piémont de l’Aïr. Les populations détentrices du savoir-faire métallurgique vont également décliner peu à peu et se replier au sud vraisemblablement par petits groupes à mesure que décline la production de cuivre moins rentable. A la même période, les Gobirawa vont être peu à peu chassés de l’Ighazer vers le milieu du XVè siècle, peut être de façon un peu plus musclée et installer leur capitale à Birni Lalé au XVIé siècle.

En Ighazer, ne resteront en fait que des populations résiduelles, Inusufan et Imesdraghen à Tegidda n’Tessemt qui se joindront aux Isheriffen fondateurs d’In Gall qui sont peut être les Inataban du Sultan de Takedda, apparenté aux Igdalen. Enfin d’autres populations plus épars finaliseront la composition de la communauté des Kel Ingall, les Imenagrawan, terme impliquant une composition disparate, car il vient du nom verbal anmegraou, le fait de se trouver réciproquement l'un l'autre (Foucauld 1952). Quand aux marchands, ne prenant sans doute pas part aux tractations politiques, au moins pas directement, le commerce les amènent forcément à aussi recentrer leur activité vers la ville d’Agadez.

Hamani place la destruction violente de Tigidda vers le milieu du XVIé siècle en 1561 au titre que les traditions et autres récits de l’époque confondent deux Sultans qui portaient le même nom, Al Adil, l’un des Sultans jumeaux du début du XVIé siècle qui meurt à Tadeliza après avoir été blessé par un affrontement avec Tigidda et celui qui régna 40 ans plus tard (Hamani 1989). Il me semble néanmoins que cette destruction violente, qui n’a plus guère de sens au milieu du XVIè siècle doit encore être discutée au regard notamment des passages d’Askia Mohamed Touré en 1500 puis 1515 à la fin du règne des Sultans jumeaux et la réinstallation de la lignée des Sattafan au Sultanat. Les Sultans jumeaux d’Agadez sont sans doute ceux qui ont été les plus farouchement opposés au Messufa de Takedda, protégés par l’empire du Songhay qui pris au début du XVIè siècle un tribut de 150 000 ducats (Léon l’africain 1830). Les Sultans jumeaux souhaitant se débarrasser de ce tribut guerroyèrent contre les Messufa, ce qui entraînant la deuxième expédition d’Askia Mohamed pour les déposséder de la chefferie et redonner aux Sultans d’Agadez le lignage originel. Il est donc tout à fait tentant pour l’heure de mettre la fi de Takedda au début du XVIè siècle sous le règne des Sultans jumeaux.


La consolidation islamiquetakedda mosquees

Tigidda domine la vie intellectuelle et religieuse de l'Ayar depuis le XIVè siècle. A partir du XVè siècle s’installe un fort courant religieux venus de l’ouest (Norris cité par Bernus and Cressier 1992), professant souvent un islam radical. L’un des points d’orgue en sera, à mesure que Tademekka décline, la fuite vers Takedda des marabouts d’Alfa Gungu et la répression de Sonni Ali Ber sur ces derniers. Ainsi en Ayar, se retrouve une confrontation de 2 islams, l’un radical venu de l’ouest dont Al Maghili est l’un des représentants les plus connus, et l’autre plus tolérant cherchant les voies d’adaptation de l’islam aux populations locales avec Al Bagdhadi venu d’Égypte.

Al Maghili passa à Takedda vers la fin du XVè siècle. Né à Tlemcen en 1425, venu du Touat où il lutte contre l'influence des juifs et la corruption, jusqu’à en faire la purge, il est un rigoriste n’admettant pas la cohabitation avec les infidèles. En Ighazer, il préféra Tigidda à Agadez où il s’opposa au Sultan soutenu par Al Suyuti, un érudit du Caire plus laxiste avec les principes coraniques. De Tigidda, sa renommée s’étendra au Hausa et au Songhay où il séjournera ensuite auprès d’Askia Mohamed (Verskin 2019).

Nombre de disciples rejoignirent Al Maghili pour suivre son enseignement dont Aida Ahmed, jurisconsulte qui devint Cadi de Katsina et mourut en 1529-30. Al Aqib un Messufa de Tigidda encore vivant en 1543 qui rédigea un acte sur la prière du vendredi à Anissaman qui comptait suffisamment de personnes pour être obligatoire à faire en commun. Il rédigea aussi une Fatwa pour Askia Mohamed. Al Najib, encore vivant en 1597, vécu à Tigidda puis Anissaman qu’il quitte pour Agadez à la suite de la destruction de Tigidda. Au début du XVIè siècle Shaikh Zakariyya met l’islam dans le quotidien des Agadésiens, construit des mosquées dont la grande mosquée d’Agadez. C’est probablement un Touareg d’Anissaman qui développa la secte Quadiriyya (Hamani 1989). Anisaman fait le lien entre Tigidda et Agadez où les marabout Inussufan ont encore, au moins au début du XVIè siècle, une grande influence sur les Sultans d’Agadez.

Al Maghili en Ighazer, Shaikh Zakariyya à Agadez, et Al Bagdhadi en Aïr sont les trois érudits qui à la fin du XVè siècle et surtout au début du XVIè siècle dominent la vie religieuse en Ayar, chacun apportera un courant religieux, qui perdurera jusqu’à nos jours à Agadez et en Aïr, consolidant ainsi définitivement l’islam dans toutes les couches sociales de la vie nomade.

 

1. Cette route est sans doute à l’origine des tracés erronés du Nil sur les premières cartes africaines des géographes qui font traverser ce fleuve de la côte atlantique à la Nubie rejoignant ainsi la vallée du Nil.
2. j’utilise le terme Ayar comme l’entité politique qui comprend l’Aïr, l’Ighazer, le Talak et la Tadarast, même si à l’époque qui nous occupe le Sultanat de l’Ayar n’existe pas encore. Aïr est réservée à l’entité géographique, les montagnes.
3. Programme archéologique d’Urgence de la Région d’In Gall - Tegidda n’Tessemt, des années 80.
4. Voir mon article sur les Gobirawa en Ayar.
5. Voir mon article sur Ibn Battuta en Ayar.
6. PAU : Programme Archéologique d’Urgence de la Région d’Ingall Tegidda n’Tessemt.
7. La seule autre unité urbaine qui tienne encore dans cette plaine désolée une grande partie de l’année, est une autre cité rentière celle de Tegidda n’Tessemt et son exploitation du sel.
8. Ces chiffres se répétant très souvent dans les traditions orales.

 


Références

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Bernus S, Cressier P (1992) Programme Archéologique d’urgence 1977-1981 : 4- Azelik-Takedda et l’implantation médiévale. Études Nigériennes 51
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Bernus S, Gouletquer P, Kleinmann D (1976) Die Salinen von Tegidda-n-tesemt. EAZ Ethnogr-Archäol 209–236
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