Les Iberkoreyan

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Les Iberkoreyan sont des berbères maraboutiques ou ineslemen, ce sont donc des lettrés, ils lisent et écrivent la langue du prophète. D’ailleurs, les trois principales composantes de ce groupe ont leurs marques de propriété, apposées sur les animaux mais aussi les objets du quotidien, qui forment le nom de Mohamed, M-HD-D, Ayttawari (mim), Isherifen (taghamimt), Kel Eghlal (dal) (Bernus 1996).

Étymologiquement Iberkoreyan est la forme berbérisée de « boro koray » qui en Songhay signifie hommes blancs (Nicolas 1938 ; Hamani 1989). C’est un indice important pour matérialiser le contact prononcé qu’il dû y avoir entre ces berbères et les songhayphones, mais aussi qui signale qu’ils sont sans doute parmi les premiers berbères islamisés que croisent les populations songhayphones.


Des origines à TigiddaM HD D

Nombre d’auteurs nous signale que les Iberkoreyan sont venus en Ighazer, sinon en même temps, tout juste après les Igdalen, c’est à dire vers la fin du VIIIè ou début du IXè siècle (Urvoy 1936 ; Séré de Rivières 1965 ; Hama 1967 ; Nicolaisen 1982 ; Hamani 1989 ; Bernus et al. 1999). Même si quelques éléments font penser qu’ils pourraient provenir du Fezzan, d’Awdjila ou de Waddan, d’ailleurs comme nombre de traditions touarègues d’origine, il semble bien que c’est de l’ouest qu’ils soient issus, tout comme les Igdalen et les Messufa de Tigidda. Norris notamment les faits venir d’Awdjila en compagnie des Messufa et des Illisawan (Bernus et al. 1999), il fait de ces derniers également des Lamta dont on sait qu’ils ont fondé la dynastie songhay des Dia autour de Bentiya-Kukiya courant du VIIè siècle. Les premiers recueils de traditions au début du XXè siècle mentionnent très clairement cette provenance des Ifoghas (Nicolas 1938), venus de la rive droite du Niger pour Jean (Jean 1909). Ceci implique assez clairement une influence songhayphone dans la seconde moitié du premier millénaire jusqu’au pied de l’Aïr qui, au-delà des Iberkoreyan, est également portée par les Igdalen avec leur parlé mélangeant Songhay et Tamasheq.

Le second argument qui nous indique une provenance de l’ouest est celui du langage parlé par certaines de leurs tribus les plus élitistes comme les Ayttawari Seslem et les Kel Eghlal n’Enniger, dont le parlé, la Tetserret et la Temawdest pour les Kel Eghlal, se rapproche du berbère Zenaga qui se situe au sud-ouest du monde berbère c’est à dire en Mauritanie, mais également de parlé berbère du sud marocain. La Tetserret est une langue sacrée pour ses locuteurs, langues des anciens Iberkoreyan, elle relève des fonctions historique, politique, religieuse de parenté et de symbolisme (Walentowitz 2003). Dans l’état actuel des recherches linguistiques, l’origine de la Tetserret semble donc plutôt se situer vers le pays berbère du Sahara occidental, soit la direction opposée qu’indiquent les différentes traditions des Ayttawari eux-mêmes à propos de l’origine des Iberkoreyan. Néanmoins, il semble que ce peut être un parlé autonome dont l’origine reste indéterminée (Walentowitz 2003).

Comme la présence des Iberkoreyan est attestée depuis le deuxième millénaire en Ighazer et peut être même dès le VIIIè siècle, leur histoire commune d’avec le Zénaga remonte donc à la deuxième moitié du premier millénaire si ce n’est encore plus avant. L’épicentre de cette rencontre pourrait se situer à l’ouest de la boucle du Niger, qui est la zone de contact la plus occidentale entre les berbères occidentaux et les berbères Touareg. C’est d’ailleurs dans cette région que Boubou Hama a relevé l’existence d’un groupe, les Kel Sinsar parlant la Tetserret (Hama 1967), la Sinsart étant le nom de la Tetserret pour les Ayttawari Seslem.

Les Kel Sinsar seraient les Kel Ansar ou Kel Antessar de la région de Goundam/Tombouctou qui comme les Zenaga et Ayttawari sont des Ineslemen guerriers. Les Kel Antessar pourraient être rapprochés des Banu Yantasir d’Al Bakri, une branche des Sanhadja qui possède des points d’eau à huit jour au sud de la vallée du Draa (Ducène 2013), au sud du Maroc donc. De plus, la tradition d’origine des Kel Ansar passe également par l’Aïr au XVè siècle, après le Touat et le Maroc, où ils acquièrent la langue Tamasheq puis émigrent dans la Région de Tombouctou au XVIè, où ils rompent le conseil parental de non violence pour faire la guerre au XVIIIè siècle contre les Peulh et les Kounta. Ces quelques informations me parviennent par « Whats’app » du Chef Général de la Tribu des Kel Ansar de Tombouctou, Nasser Ansari. Si tout reste à établir dans cette tradition, les indices proposés ici doivent inciter à approfondir les recherches au vu de ces similitudes. Un ouvrage sur l’histoire des Kel Ansar serait en préparation.

Il semble donc que les origines des Iberkoreyan soit à mettre en parallèle de celles des Igdalen, et sans doute de la plupart des Isheriffen, qui de la même manière semble émerger entre sud Maroc et Mauritanie pour converger vers la boucle du Niger (Jarry 2020). Il est possible, comme Hamani le rapporte, que les Iberkoreyan soit à l’origine un groupe de berbère composé des Igdalen (Hamani 1989) et dont la différenciation se fera plus tard dans l’histoire, comme celles des autres composantes, Ayttawari, Kel Eghlal et Isheriffen, la plupart des groupes existants encore actuellement seraient issus de l’ouest. Au vu des apports de la linguistique, il semble néanmoins que cela soit délicat à soutenir, même s’il est vrai que la proximité dans la religion et dans la détention d’une sacralité peut plaider en faveur d’une origine tout aussi proximal.

Si l’on regarde la distribution actuelle de ces différents groupes elle suit une latitude qui passe d’Agadez à Gao et même semble-t-il jusque vers Goundam et le terroir des Zenaga près de l’Atlantique. Cette zone d’influence à l’évident avantage d’être une zone de fort contact linguistique d’avec le Bilad al Sudan, où l’on retrouve un ensemble de tribus Ineslemen dispersées le long de cette latitude et qu’ils furent sûrement parmi les premiers berbères en contact avec le pays des noirs dont beaucoup semble avoir une origine dans le Sahara occidental près du Maroc. On ne peut que regretter le manque d’étude sur cette classe sacerdotale et sur la diffusion de ou « des islam » à la frontière sahélienne. Aucun indice fort ne nous permet d’ailleurs de figer cette zone sur une autre latitude, autre que celle qui fait varier la limite naturelle du Sahel septentrional.

Au delà d’une frontière écologique, on y trouve aussi une confrontation des populations qui fera émerger les royaumes courtiers du commerce transsaharien. La boucle du Niger, et notamment sa partie occidentale, marque la confluence de domaines linguistiques, le berbère occidental et la Tamasheq sur fond d’un véhiculaire Songhay. Vers l’ouest s’est développé le Zenaga et vers l’orient se sont développés des parlés à base Songhay, Tagdalt et plus tard Tasawaq, laissant penser ainsi que la Tetserret pourrait avoir une origine dans ces confluences.
L’ensemble des Ineslemen ici cités se réclament Isherifen, certains même avec des origines arabes. Les Chérif sont des descendants du prophète par Fatima sa fille et ont une influence importante au Maroc notamment dès le VIIIè siècle avec Idriss 1er qui fonda la ville de Fès. Ainsi les origines orientales de certains groupes peuvent ici trouver un écho d’Égypte par Tripoli puis le Maroc et signaleraient ainsi des morceaux d’histoire des débuts de l’Islam au Maghreb.


Hommes de cour ?

iberkoreyanSi le caractère religieux des Iberkoreyan ne fait pas de doute dans l’historiographie actuelle, il faut noter que leur présence va devenir semble t-il de plus en plus urbaine. Lorsque le royaume de Tigidda émerge on les retrouve à Takadda (Hamani 1989 ; Bernus et Cressier 1992), puis Anisaman et enfin au XVè siècle à Agadez, suivant ainsi le pouvoir central et se mettant dit-on au service des sultans comme homme de cour (Hamani 1989). Il est peut être possible de faire ici un parallèle avec la visite que fit Ibn Battuta au Sultan de Takadda, qui le fit hébergé parmi les Yénathiboun qui sont comme des domestiques. Le terme employé par Ibn Battûta est al-waçfân, qui est un pluriel irrégulier du terme 'waçîf' ou un autre de la même racine qui définit la qualité, la propriété et aussi la description, la louange d'une chose (Simon Pierre, communication personnelle), comme un homme de cour ? Cette proximité d’avec les royautés se retrouve également autour de la boucle du Niger, où une explication donnée sur l’origine de la Tagdalt (parlé Songhay-Tamasheq des Igdalen) serait leur proximité auprès des dirigeants Songhay de Gao et plus sûrement de Bentyia/Kukyia, ce qui dénoterait alors une influence islamique auprès des élites locales très récentes, dès le VIIIè siècle ce qui peut être mis en parallèle avec l’influence islamique à l’ouest de la boucle du Niger. Au delà des commerçants arabes qui ont véhiculé l’islam au Sahel, on doit ajouter donc une caste sacerdotale chérifienne qui a dû avoir une influence tout aussi importante et peut être même plus en étant la garante des accords passées entre tribus pour en garantir les circulations commerciales. Cette position d’intermédiaire, de médiateur est l’une des fonctions privilégiées des Ineslemen garantie par leur connaissance de la religion.

Les Iberkoreyan participent donc à la vie du royaume de Tigidda et porte très certainement les premiers pas de l’Islam en Ighazer tout du moins auprès des élites locales et donc très certainement auprès des Messufa. La question de l’acquisition de cette érudition est toujours entière et méritera de plus amples développement car elle éclairera très certainement encore quelques pans de cette histoire. Les Messufa sont issus du mouvement Almoravide qui prônait un islam rigoriste que l’on peut mettre en parallèle de celui des Ayttawari et Kel Eghlal, les deux composantes principales des Iberkoreyan. Cette arrivée au XIIè siècle des Messufa en Ighazer a dû sans doute bousculer l’islam local qui prit un tournant plus rigoriste bien porté par les Iberkoreyan, mais peut être peu par les Igdalen qui ne semble pas s’intéresser aux affaires politiques de la région. Durant la période messoufite, on peut donc se convaincre que les Iberkoreyan ont déjà un statut d’Ineslemen, mais pas de trace encore dans les sources d’une fonction guerrière. Car les Iberkoreyan d’aujourd’hui portent les armes à la différence de la plupart des Ineslemen dont les Igdalen.

Au début du deuxième millénaire, les Iberkoreyan semblent bien installés en Ighazer aux côtés de la chefferie de Tigidda, ils sont influents sur le centre religieux émergent d’Anissaman et au début du XVè siècle semblent bien s’acclimater du pouvoir politique naissant en Ighazer à Agadez qu’ils occupent avec les Gobirawa (Walentowitz et Attayoub 2003). Mais au milieu de ce siècle très certainement sous le règne de Illisawan, les Iberkoreyan et leurs alliés Gobirawa et Katsinawa se révoltent et sont expulsés de la cité (Chapelle 1949 ; Hamani 1989). La discorde d’avec le Sultan de l’Ayar viendrait de la construction du palais et de la grande mosquée d’Agadez sur une parcelle achetée par les Iteseyan aux Gobirawa (Urvoy 1936 ; Hamani 1989). Un achat de terre n’est pas anodin en Ayar, il matérialise le caractère quasi inaliénable de cette propriété pour ses détenteurs. Cette construction s’apparente donc à une main mise sur la ville qui rapidement n’est pas acceptée par les autochtones, ce qui va entraîner la révolte des Iberkoreyan et Gobirawa à Agadez vers 1430 (Séré de Rivières 1965 ; Hamani 1989). Palmer va encore plus loin en proposant que les Iteseyan, premiers partisans du Sultan d'Ayar, remplacent leurs arrangements d’avec les Gobirawa et Iberkoreyan par le nouveau pouvoir politique qu’ils souhaitent imposer (cité par Rossi 2016). Pour Boubou Hama cela se passe plutôt vers 1450 sous le Sultan Yussuf (Hama 1974), la généalogie officielle du Sultanat plaçant Yussuf vers 1462, Hamani précisant 1470 (Hamani 1989), pour l’heure on retiendra le milieu du XVè siècle pour cet événement ou sa deuxième moitié.

Une révolte est sans doute le signe d‘une prise d’arme entre les belligérants. La vocation guerrière des Gobirawa est bien connue, est-ce le cas pour les Iberkoreyan qui prirent aussi les armes ? Quoiqu’il en soit, ils ne résistèrent pas aux Iteseyan maître en la matière. Les Iberkoreyan vont donc s’éloigner d’Agadez pour se maintenir sans doute aux côtés du royaume déclinant de Tigidda et lorsque ce dernier disparaît à la fin du XVè siècle les Iberkoreyan rayonneront à partir d’In Teduq en Azawagh s’éloignant un peu plus du piémont de l’Aïr, mais semble-t-il toujours sous son influence.

En parallèle et pour rester en Ighazer, les Igdalen auraient à ce moment là perdu l’usage des armes, et ils auraient dû renier leurs atouts guerrier pour rester dans leur zone de pacage (Urvoy 1936). Ce scénario implique donc que les Igdalen et très certainement les Iberkoreyan étaient déjà des guerriers avant leur venue en Ighazer, mais il faut bien avouer que bien peu de preuve étayent les dires rapportés par Urvoy. Dans tous les cas, en ayant un quartier ancien au sein même d’Agadez, le quartier Amdit, le rapprochement des Igdalen d’avec le pouvoir agadésien est palpable et surtout opposé au mouvement que les Iberkoreyan font en s’en éloignant.

Une citation de Palmer mérite une attention particulière, qui fait des Iberkoreyan une caste sacerdotale des Zaghawa et les assimile d’ailleurs aux Takarkari sans savoir si ce sont les même que ceux qu’Ibn Battuta nous relate dans son expédition en Ighazer. Pour Palmer les Zaghawa seraient les descendants des Garamantes qui occupaient le Fezzan et sans doute plus largement le Sahara central (Palmer 1934). Cette interprétation nous fait remonter encore dans le temps très certainement quelques siècles avant l’avènement de l’Islam, les Garamantes se seraient dispersés du Tibesti à la boucle du Niger, ce qui correspond assez bien à la répartition actuelle des Touareg au sud du Sahara et pourra étayer des scénarios sur les évolutions linguistiques des parlés berbères méridionaux. Pour positionner cette pièce dans notre puzzle, il faut donc imaginer que certaines des tribus aujourd’hui et hier inféodées aux Iberkoreyan étaient peut être déjà présentes en Ayar et furent en quelque sorte supplantées par un islam rigoriste détenu par quelques tribus venues de l’ouest comme les Ayttawari et Kel Eghlal. Il n’en demeurent pas moins que l’Ighazer avant la venue de l’islam, n’était pas un « no man’s land » et que les populations rencontrées sur place durent s’accommoder ou pas des nouveaux arrivants.

En somme, le XIè siècle voit donc s’élever en Ighazer différents islams avec l’influence Almoravide qui supplantera l’ibadisme, puis le XVè siècle et l’avènement du Sultanat de l’Ayar apporte également un peu plus de différenciation dans le grand ensemble des Isherifen de l’Ighazer mais sans doute aussi au-delà. Takedda accueillera d’ailleurs de nombreux savants venus de Tademekkat qui diffusent avant le XVIè le soufisme de la Quadiriyya et entretiennent des relations étroites avec l’Égyptien Al Suyuti. Claudot-Hawad décrit par ailleurs deux soufismes : un élitiste et puriste qui s'exerce dans des catégories sociales closes descendants du prophète, les Isherifen, comme les Kel Eghlal et Ayttawari, et un soufisme plus populaire sans pouvoir, basé sur le savoir et plus égalitaire ressemblant donc plus à l'ibadisme (cité par Walentowitz 2003). Le décryptage des différents courant de l’islam en Ighazer apportera à coup sur des interprétations plus précises dans les rapports qu’entretiennent les différentes fractions Ineslemen.


Fondation d’In Teduq

iberkoreyan

La fuite des Iberkoreyan de l’Ighazer se fera par l’ouest, ils fonderont alors les premières installations fixes autour du puits d’In Teduq en Azawagh (Bernus et al. 1999), leurs alliés Gobirawa prenant la direction du sud-ouest où ils sont déjà influents et ont fondé le Gobir. Les Iberkoreyan garderont une influence au moins sur la partie ouest de l’Ighazer, l’ancienne Takadda dont les populations se sont dispersées fin du XVè siècle, notamment sur Tegidda n’Tesemt et In Gall, mais seront toujours actifs dans la diffusion de l’Islam.

Le fondateur d’In Teduq, qui serait aussi l’ancêtre paternel des Ayttawari, serait Afalawas (Bernus et al. 1999), et on peut noter que ces porteurs d’un islam rigoriste se réfèrent à une paternité plutôt qu’une maternité comme cela est souvent le cas chez les Touareg. Est-ce une construction a posteriori ou de fait, on ne le sait pas, mais il semble d’après les Tarikh recensés par divers auteurs que ce soit le nom d’un érudit venu du Maghreb. C’est également à partir d’In Teduq que la différenciation semble se faire entre Ayttawari et Kel Eghlal, la lignée des Kel Eghlal serait issue de Masil dont la tombe est identifiée à In Teduq.

Dans tous les cas, les traditions notent l’influence d’In Teduq sur la sous-région passant par les Tegidda en Ighazer mais aussi plus au sud jusque vers l’Ader où l’on retrouve encore aujourd’hui les Ayttawari. Durant les siècles suivants, il semble que la lutte continue contre le pouvoir central agadézien, mais de toute évidence In Teduq reste sous protectorat du Sultan d’Agadez.

Le Lieutenant Nicolas est le premier à mentionner que la mosquée d’Abatol près d’Aouderas au centre de l’Aïr fut créée par des Isherifen Kel Es-Suk de l’Adrar des Ifoghas, dont une tribu est toujours groupée aux Kel Eghlal, il note également que Sidi Mahmud Al Bagdadi fut refoulé à Abatul par les Iberkoreyan qui le blessèrent (Nicolas 1950). Cet événement doit se placer courant du XVIè siècle et montre que les Iberkoreyan sont encore présents en Aïr et influant religieusement. Les mosquées de Tefgum, Takriza puis Assodé auraient aussi été créées par les Iberkoreyan (Hamani 1989 ; Bernus et al. 1999). Une opposition se fait donc jour avec le citadin Al Bagdadi, ou en quelque sorte entre l’islam des plaines et celui des montagnes.

La tradition note également une bataille près de la vallée de Sekiret à Agalangha contre les Kel Owey vaincus, sans doute au milieu du XVIIè siècle (Bernus et al. 1999). Elle est le fait du nouvel Aménokal des Iberkoreyan, Hadahada de mère Dahushahaq et père Kel Eghlal. Il battit les Kel Owey et les traita en esclave car ils étaient noirs, mais pourtant hommes nobles et libres. Dès lors la rupture d’avec le Sultanat de l’Ayar était consommée et In Teduq pris son indépendance. Mais cette indépendance dirigeait par une caste Ineslemen ne pouvait pas tenir en Azawagh.

L’histoire est incertaine mais il n’est pas improbable qu’à la suite de cette rupture, les tribus Iberkoreyan d’In Teduq s’attachèrent à s’allier avec les Imajeghen Kel Nan des Ifoghas en train de se scinder entre Ouelleminden de l’est et de l’ouest. Sans doute que Hadahada, plus en phase d’avec les Ouelleminden de l’ouest, s’est-il senti trahi, qu’il détruisit la ville d’In Teduq (Bernus 1989 ; Bernus et al. 1999). La ville est sans doute un terme exagéré car les fouilles faites par les équipes de Bernus ne mirent au jour aucun élément urbain caractéristique, seuls quelques mosquées et un important cimetière encore objet de pèlerinage de nos jours sont encore visibles et les fouilles attestent d’un incendie de la mosquée qui peut le résultat de la destruction par Hadahada. Ce dernier laisse une trace non élucidé encore sur In Gall, où l’un des quartiers de jardins porte son nom au nord-est de la ville, témoin semble-t-il d’un campement ancien près du kori qui traverse la ville et sa palmeraie. Ces événements de la destruction d’In Teduq, de la scission des Ouellminden sont aussi à mettre en parallèle de la fin de l’autre centre religieux de l’Ighazer, Anisaman. Ainsi, religion et politique se trouvent étroitement liées au cours du XVIIè siècle.

C’est aussi le moment où semble se différencier les Ayttawari, les Kel Eghlal et les Isherifen en Azawagh, qui semble aller de paire avec la fondation de la confédération Tagaraygarayt. Ce système politique original comprenait trois instances politiques, trois niveaux d’organisation du pouvoir, à savoir l’imamat, l’amenokalat et les chefferies des cinq principales fédérations de tribus. Ces fédérations, appelées tawšiten, comme les « tribus », étaient respectivement dirigées par des imenokalan wan tawšiten recrutés parmi les Kel Nan, les Irrawellan et les Tellemédiz pour les Imajeghen et par les Kel Eghlal et les Ayttawari Seslem du côté des Ineslemen (Walentowitz 2003).

Pour certains, c’est à ce moment là que les Ineslemen de l’Azawagh acquièrent leur fonction guerrière en s’alliant aux Ouelleminden de l’est pour défendre leur nouveau territoire ou peut être pour peser plus dans les tractations d’avec les Imajeghen venus de l’ouest. En quelque sorte en sortant du giron du Sultanat de l’Ayar, les Ineslemen durent rechercher une force guerrière à même de leur garantir d’être défendus. Même si les Ineslemen avaient une vocation déjà guerrière, il n’est pas impossible que ce ne soit pas l’expression première de ces religieux et donc nécessite toujours une alliance à un pouvoir politique. Pour Walentowitz, la formation de la Tagraygarayt renvoie à une coalition, au XVIIè siècle, entre Ouellminden, Kel Eghlal et Ayttawari Seslem, en réponse au déclin de la route commerciale reliant Gao à Agadez, allant de paire avec l’adoption de nouvelles stratégies politiques, religieuses et économiques au cours du XVIIIè siècle (Walentowitz 2003).

Au début du XIXè siècle, Al Jilani, un réformateur dans la mouvance des Jihad Peul du pays Hausa, usurpe le pouvoir et cumule les fonctions d’Amenokal et d’Imam entre 1807 et 1816. Ce soubresaut de la Tagaraygarayt n’en fut pas non plus une remise en cause par Al-Jilani, mais il est possible que ce système trouve en cet épisode sa véritable instauration ou tout du moins une certaine consolidation (Walentowitz 2003). Autrement dit, la fin de cet épisode ne marqua qu’un premier aboutissement du processus de formation de la Tagaraygarayt.

Cette confédération, alliance entre un pouvoir politique porté par des suzerains Imajeghen, les Kel Nan venus des Ifoghas et les Ineslemen Iberkoreyan qui détiendront le pouvoir religieux et participeront donc à la nomination de l’Aménokal des Ouelleminden Kel Dinnik, échappera complètement aux colons français qui reproduiront simplement la pyramide sociale des Touareg et évincèrent les Ineslemen des chefs influents. Peu à peu d’ailleurs, les Kel Eghlal prirent de plus en plus d’importance et gagnèrent l’Imamat détenu jusque là par les Ayttawari. Néanmoins, ces derniers siècles sont encore assez obscurs sur l’histoire de la Tagaraygarayt et des sources peu pléthoriques, comme si les jeux de pouvoir entre traditionalistes Imajeghen et Ineslemem jouaient encore. Les champs d’investigation, tant sur la tradition orale que sur les écrits semblent encore à ouvrir.


Ayttawari, Kel Eghlal, Isherifen

M HD D

« Les Kel Eghlal et les Ayttawari Seslem sont comme l’eau et le lait, comme la paille et l’argile. Celui qui veut les séparer a intérêt de bien aiguiser son couteau » (Budal ag Katimi, aménokal des Iwellemmedan entre 1819 et 1840). Cela se traduit encore aujourd’hui par des alliances matrimoniales importantes entre ces deux groupes d’Ineslemen (Walentowitz 2003).

Aujourd'hui Aberkoray, le singulier de Iberkoreyan à deux significations en Azawagh, celui d’une tribu Ineslemen, guerrier-lettrés organisés. Certains lui attribue aussi une autre connotation à valeur négative par rapport à l'islam (Bernus 1990), montrant leur dédain vis à vis de cette caste sans doute trop entreprenante ces derniers siècles, notamment vis à vis des Imajeghen avec par exemple la prise de pouvoir d’El Jelani qui revendiqua un temps l’aménokalat des Kel Dinnik, affront certain pour les Imajeghen. Mais cela pourrait aussi révéler une certaine dualité dans l’islam au sein des Ineslemen en général avec les « bons » musulmans, sans doute plus rigoriste et plus éduqués en la matière et ceux porteurs d’un islam plus populaire, car il faut garder à l’esprit que le terme Iberkoreyan désigne pour certains l’ensemble des Isherifen de l’Ighazer.

Comme évoqué plus haut, les Ayttawari rapportent de part leur tarikh des origines peu en phase avec la réalité linguistique de leur langue, étroitement liée au zenaga de Mauritanie et au berbère du sud-marocain. La situation des Kel Eghlal n’est pas forcément mieux documentée mais on relève dans des traditions rapportées dans les années 40 par Marty (Bernus et al. 1999), des origines avec le Sahara occidental et le Maroc également plus en phase avec les hypothèses de travail que j’ai faite pour les origines des Igdalen, autre groupes Ineslemen de l’Ighazer et de l’Azawagh.

Néanmoins, il semble que les Kel Eghlal n’Enninger qui ont un parlé proche de celui des Ayttawari n’appartiennent pas à l’origine au groupe des Kel Eghlal, et ferait peut être parti du groupe des Kel Esaghed, autres tribus maraboutiques, dépendants des Imajeghen Kel Nan venus de l’ouest (Lux 2011). Ceci pouvant traduire des alliances ou désunions de tribus cédant aux chants des avantages consentis à leurs égards.
Enfin, le cas des Isherifen reste encore mystérieux, à In Gall ils étaient aussi appelés Iberkoreyan (Hamani 1989), il semble que les habitants d’In Gall groupent tous les Ineslemen sous un même vocable Iberkoreyan, dont les Igdalen et les Isherifen.

Aujourd’hui, les Iberkoreyan sont dispersés entre Ayttawari et Kel Eghlal. Les Ayttawari rassemble un peu plus de 3 000 habitants en 1981 dans 5 tawshit : Ayttawari Seslem, Ayttawari n’Adrar, Ireznam, Iderfan qui sont des affranchis et Ikanawan qui sont des potiers, tous désormais composant le groupement nomade VIII des Ouelleminden. Ils sont situés au sud-ouest d’Abalak et à l’ouest dans la région de Kao.
Les Kel Eghlal occupent la ville d’Abalak et bon nombre des villages alentours maintenant en grande partie sédentarisés, soit plus de 16 000 habitants en 1981. 25 tribus entourent la tawshit des Kel Eghlal qui composent le groupement nomade II, dont 13 sont classées par Bernus comme Iberkoreyan (Bernus 1981). On notera une tribu Ayttawari qui leur est rattachée, mais les voies de l’administration coloniale ne sont pas toujours pénétrables, et une tribu Kel Essuk dont il serait intéressant de voir les relations avec leurs homonymes des Ifoghas.

On notera que parmi les tribus de l’Azawagh, se trouvent les Iberogan qui sont des dépendants des Igdalen, mais force est de constater aujourd’hui que les relations entre ces deux groupes, affirmées par un parlé assez semblable, sont distendues géographiquement et on ne connaît pas l’époque de ce désapparentement géographique, mais on peut supposer que ces tribus préférèrent suivre le mouvement global des Isherifen de l’Ighazer vers l’Azawagh.

A travers la classe sacerdotale des Ineslemen présente entre Ifoghas et Aïr, il semble se dessiner une origine commune à partir du Maroc et/ou du Sahara occidentale. Les liens sont encore faiblement établis mais se dévoilent peu à peu. Il manque surtout à ce panorama de mieux comprendre comment furent acquises les qualités d’érudition de cette caste Touareg et comment elles purent propager des islams variés le long des voies commerciales ouest-est entre Sahara et Sahel. Enfin, mieux connaître le rôle social de cette caste dans le paysage Touareg semble également une nécessité pour décrypter un peu plus le passé de l’Ighazer et de l’Azawagh.


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