Le Royaume de Tigidda

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Les Sanhadja sont un ensemble de tribus berbères, hommes voilés du désert, dont certains Touareg sont les descendants les plus directs. Ils occupèrent le Sahara occidental et, à l'apogée des Almoravides, occupent le Maroc et l'Espagne El Andalus (Khelifa 2010).

Les Messufa sont des tribus sanhadjiennes qui détiennent dès le VIè siècle les voies commerciales entre le Maroc et le Soudan, de Sidjilmassa à Aoudaghost (Hamani 1989 ; Khelifa 2010), mais leur zone d'influence va s'étendre à l'est jusque vers le piémont de l'Aïr en fondant le royaume de Tigidda au début du second millénaire. Ils sont, sinon les fondateurs, les occupants qui ont permis le développement des villes sahéliennes telle Aoudaghost et Oualata (Mauritanie), Tombouctou et Tademekka (Mali), Takadda (Niger), en étant à la fois les guides et les protecteurs des caravanes marchandes transsahariennes (Defrémery et Sanguinetti 1858), et formant aussi une garde rapprochée pour les rois du Mali. Les Inussufan d'Agadez et d'In Gall seraient les descendants directs des Messufa en Ighazer qui dirigèrent le royaume de Tigidda autour de la capitale Takadda du XIIè jusqu’au début du XVIè. Même si elle ne fut pas climatiquement homogène, cette période était plutôt humide et favorisa une végétation arborée (Bernus et Cressier 1992).


Les axes commerciaux en place

A l'approche de la fin du premier millénaire, les axes commerciaux reliant la boucle du Niger à l’Égypte emprunte deux voies principales :
- la voie maghrébine d’Aoudaghost à Sidjilmassa, mais aussi plus à l’est passant par Tademekkat et le Touat toujours vers Sidjilmassa et l’Ifriqyia (Mauny 1961), cette route sera encore la plus sécurisée au XIVé, puisque Mansa Moussa Roi du Mali l’empruntera pour son pèlerinage ;
- ou par l’est en passant par Maranda au milieu des falaises de Tiguidit et poursuivant vers le Kawar, point de séparation de deux routes, celle de Zawila/Awdjila, cette première partie de voie étant par ailleurs ouverte depuis l’antiquité jusqu’au Lac Tchad, et celle du Koufra par le Tibesti pour rejoindre la vallée du Nil. Toujours par l’est mais plus au sud, la voie partant de Bentyia/Kukiya passant par le Lac Tchad et rejoignant directement la vallée du Nil par la Nubie (Mauny 1961). Cette route est sans doute à l’origine des tracés erronés du Nil sur les premières cartes africaines des géographes qui font traverser ce fleuve de la côte atlantique à la Nubie rejoignant ainsi la vallée du Nil.

Le Sahara central est alors peu utilisé par les caravanes qui préfèrent des routes sécurisées, et même à l’apogée de Takadda au XIVé siècle, Ibn Battuta nous rapporte que la route de Gao à Takadda est considérée comme non sécurisée et sous la protection unique des Bardâma (Defrémery et Sanguinetti 1858), nom soninké désignant les Touareg nobles (Lhote 1955). Le voyage retour d’Ibn Battuta se faisant par une voie non moins sécurisée traversant l’Ahaggar, ce qui signifie néanmoins que ces voies sont utilisées autrement que par cabotage probablement depuis le XIè siècle.

Au début du deuxième millénaire, Maranda est alors une halte salvatrice pour les caravanes venant de la Boucle du Niger ou du Lac Tchad qui s’y abreuvent. Un établissement des plus sommaire doit exister, mais jamais jusqu’à mettre en place une unité urbaine, bien qu’une industrie du cuivre existe déjà et très certainement depuis le VIè siècle. Maranda est le siège d’une transformation de ce minerai par les populations qui occupent les environs et le sud Aïr. Le minerai est exporté le plus sûrement le long de l’axe Boucle du Niger - Lac Tchad, dont le royaume de Kanem a déjà une influence grandissante en Ayar1, mais peut être aussi vers la confluence des fleuves Bénoué et Niger, autour desquels se développent des sociétés forestières qui utilisent le cuivre, Igbo Ukwu, Ifé, Nupé, plateau de Jos. Dans tous les cas, Maranda est ‘perdue’ au milieu de cet axe commercial, ce qui donne à l’Ighazer et l’Aïr une relative indépendance vis à vis des pouvoirs centraux qui s’organisent autour de la boucle du Niger et du Lac Tchad.

Courant des XIè et XIIè, deux événements dans la géopolitique autour du Sahara vont fortement influer sur les mouvements de populations au Sahara. A l’ouest, l’empire du Ghana s’effondre sous la défiance des Almoravides, ensemble des tribus sanhadjiennes dont les Messufa qui poussent jusqu’à la boucle du Niger (Hrbek et Devisse 1990). A l’est, les Fatimides vont s’installer au Caire et envoyer sur le Maghreb les arabes Bani Hilal et Bani Sulaym sur les Zirides qui ont fait allégeance au sunnisme (Hrbek 1990). De cette manière, les Fatimides participent aussi à couper les routes de l’or qui passent du Ghana vers le Maghreb et vont chercher à développer les voies caravanières par le Sahara central.

Ces grands événements vont avoir pour effet entre autres d’inciter une partie des populations comme les Messufa à pousser vers l’est pour maîtriser les nouvelles voies de commerce qui s’ouvrent à eux entre boucle du Niger et Égypte, poussés ensuite par les Almohades qui vont dominer les Almoravides dont les Messufa étaient partisans. Ils vont ainsi développer leur emprise jusqu’au piémont de l’Aïr à travers le royaume de Tigidda qui sera vraisemblablement fondé au XIIè, prenant ainsi la suite du Domaine de Maranda qui ne fut semble t-il jamais organisé politiquement. Dans le même temps, l’Aïr reçoit de nouvelles populations venant du nord-est et de l’est poussées par le remue ménage organisé des Fatimides cherchant un meilleur accès à l’or de la boucle du Niger

L’arrivée des Messufa, déjà détenteurs des voies commerciales entre le Maroc, l’Ifriqiya et la boucle du Niger, va peu à peu participer à la sécurisation des voies commerciales par le Sahara central. Ces voies n’étaient pas inconnues mais peu utilisées à longue distance, les Messufa vont y apporter ce que tout commerçant recherche, une relative sécurité pour ses marchandises contre des droits de passage pour les populations des pays traversés. Par ailleurs, l’ouverture de ces voies permet de raccourcir le trajet vers l’Égypte. Ainsi, l’axe des routes qui passé par le sud Aïr puis le Kawar va commencer à s’infléchir par le nord de l’Aïr vers le Sahara central et permettre la création d’une nouvelle halte caravanière à Takadda dont les sources artésiennes lui donne une ressource suffisante pour abreuver les caravanes, au détriment de Maranda qui déclinera. L’influence messoufite n’ira néanmoins pas au delà du royaume de Tigidda et des piémonts de l’Aïr, preuve en est du récit d’Ibn Battuta qui note les désaccords entre le Sultan de Tigidda et celui des Kel Tacarcar (Defrémery et Sanguinetti 1858), qui doit représenter les populations Touareg des Ajjers plus que de l’Aïr, ‘tacarcar’ signifiant ‘falaises’ en tamasheq, et le relief des Ajjers répond bien mieux à cette définition que celui de l’Aïr.

Les piémonts de l’Aïr apparaissent ainsi comme une sorte de ligne de démarcation entre ceux venus de l’ouest et ceux venus de l’est. Une autre démarcation marque la plaine de l’Ighazer, celle des influences hausaphone, songhayphone, kanuriphone et berbérophone. L’Aïr est le sud de la plaine de l’Ighazer sont occupées par des populations Azna hausaphones, à l’ouest c’est l’influence de Gao songhayphone qui s’exprime, à l’est l’influence kanuriphone avec le Bornou et au nord l’influence berbère2.


Les Messufa

Sanhadja bedu

Pour la plupart des auteurs arabes médiévaux, les Massufa ou Messufa sont des Sanhadja, aux côtés des Lemtuma et Djudalla (Cuoq 1975). Ce sont des Molethemin, c’est à dire qu’ils portent le voile, sont éleveurs de chameau, boivent du lait et mange la viande de leur chameau et habitent le désert avant l'islamisation de la région qui sépare le pays des berbères de celui des noirs, ce sont là bien des caractéristiques applicables aux Touaregs actuels. Toutes les tribus Sanhadja, Guedala, Lemtuma, Messufa, Outzila, Targa, Zegaoua et Lemta, sont situées entre l’océan et Ghadamès (Baron de Slane 1982). Pour Al Bakri au XIè les Banu Messufa errent dans un désert vide de 2 mois, c’est la durée qu’il faut pour le traverser, ce sont des nomades qui ne se fixent pas (Monteil 1968). Pour Naïmi, ils exercent un contrôle guerrier de l’étendue migratoire qu’ils occupent entre Maghreb et Sahel (Naïmi 2017).

Les Messufa peuvent être divisés en deux fractions, dont l'une, occidentale, a eu une part importante dans la fondation de l'Empire Almoravide, tandis que la fraction orientale est née sur le chemin des pèlerinages vers la Mecque et nous intéresse car elle est fondatrice de Takadda (Beltrami 1983). La fraction occidentale semble donc plutôt stationnée au début du commerce transsaharien vers le Sous al Acsa et va suivre les premières caravanes zénètes, auprès desquels ils feront très certainement leur apprentissage du chameau en contrepartie de leur connaissance parfaite du désert « vide de 2 mois ».

La révolution Almoravide au XIè est très certainement le déclencheur de la prise en main des Messufa sur le commerce transsaharien. Peu à peu vers les XIIè-XIIIè les berbères Zénètes se fixent et abandonnent les voyages au long court au Touareg Messufa (Oliel 1994). Les Almoravides laissent place aux Almohades à la même époque poussant un peu plus les Messufa vers le sud pour éviter les exactions Almohades. Jusque là simples caravaniers, ils vont se découvrir une vocation de chefferie bien plus importante au sud du Sahara et il semble que l’expansion vers l’est et le Sahara central des Messufa, soit tout à fait liée, à la suite des Almoravides, à celle de l’empire du Mali.

Au XIIè siècle, les Messsufa prendront Azuki au Sahara occidental, les salines de Teghaza en plein cœur du Sahara (Lewicki 1990), maîtrisent Tademekkat dans les Ifoghas et fonderont Takadda au sud du Sahara central. Ils seront installés à Oualata et Tombouctou dont ils sont à l’origine de la fondation, en somme ils occuperont toutes les villes au sortir du Sahara, dernières étapes des caravanes avant le pays des noirs, développant ainsi de nouvelles villes en vis à vis des anciennes cités Walata/Aoudaghost, Tombouctou/Djenné, Tademekka/Gao et Takedda/Maranda.

Hunwick (cité par Mcintosch et al. 2013), suggère qu’au XIè « la prise de pouvoir à Gao Saney par les Berbères Masufa Sanhadja ayant des liens commerciaux et idéologiques avec les Almoravides, dont l'hégémonie sur l'Espagne dans tout le Sahara occidental s'est consolidée au XIè » et donc se poursuivra au Sahara central au XIIè siècle par la fondation du royaume de Tigidda. Les Messufa se seraient alliés aux roi Zuw de Gao pour y établir une dynastie somme toute éphémère, en témoigne des stèles funéraires retrouvées à Gao Saney en provenance directe d’Almeria, une région sous la domination Almoravide (Hunwick 1966). Le mouvement des Almoravides, directement, puis celui des Almohades, indirectement, leur a ainsi permis de maîtriser toutes les voies qui mènent à l’or du Mali et ils seront encore au milieu du XIVè en très bonne place aux côtés du roi Suleyman du Mali lorsque Ibn Battuta lui rend visite (Defrémery et Sanguinetti 1858).

Les Messufa administrent certaines de ces villes, comme Tombouctou qui selon Dédé est administrée depuis la brousse par les Immaqqasharan qui seraient des Messufa (Dédé 2015), situation très similaire à celle que Ibn Battuta trouvera à Takedda, les deux chef étant tout deux dénommés Chizar/Izar. Pour Ibn Battuta le Sultan de Takadda est un berbère, touareg qui suit la matrilinéarité, vit sous une tente en brousse. Dans les traditions orales, les Inussufan sont les maîtres de l’Ighazer à l’orée du Sultanat de l’Ayar et nous pouvons donc nous convaincre que le Sultan Izar de Tigidda est un Messufa dont les Inusufan d’In Gall sont les descendants. La nisba même Al Masufi que l’on trouve encore au XVIIè siècle dans les dénomination d’érudits de Anissaman, renverrait à la migration des berbères Messufa au temps Almoravides jusqu'au piémont de l'Aïr (Hunwick 1991).

Messufa signifierai Kel Es Suf qui sont les gens de la plaine, un peu par opposition à leurs suivants que sont les Imesdraghen ou Kel Adrar, ceux de la montagne (Bernus et Cressier 1992). Mais ce n’est très certainement pas en Ighazer que ces berbères prirent leur nom, plus sûrement dans les plaines désertiques au sud du Sous Al Acsa. L’essouf est aussi un espace non domestique que fréquentent seulement les animaux sauvages et les créatures qui ne sont pas humaines. Pour gagner son turban le jeune Touareg doit passer une nuit dans l’essouf à la recherche d’un chameau perdu. Cette définition correspond bien aux Sanhadja Messufa, adaptés aux plaines sauvages du désert. Dès lors le nom de Messufa est sûrement une dénomination prise au Maghreb.


Les populations en place

tigiddaEn Ighazer, les Igdalen sont parmi les premières populations berbères qui nomadisent dans la plaine de l’Ighazer depuis le VIIIé siècle. Les Igdalen seraient venus de l’ouest, peut être associés à des populations zénètes, juives ou d’autres berbères qui ont migré le long des voies caravanières en Maghreb et Bilad al Sùdan. Une tradition d‘origine fait venir les Igdalen de Fez et en fait des Chérif (Chapelle 1949 ; Bernus 2001). Toujours est-il que ce sont des tribus maraboutiques qui ne portent pas aujourd’hui les armes et qui stationnent en Ighazer et ce depuis toujours semble-t-il. Les Igdalen sont présents également en Azawagh et doivent aussi avoir une parenté avec les Idakshahak des Ifoghas, avec qui ils partagent une langue mixte Songhay/Tamasheq. Leur piété est aussi à mettre en lien avec celles des Attawari et de l’ensemble Isheriffen que l’on trouve en Azawagh et autour de la boucle du Niger, dont certaines fractions ont des parlés similaires à base Songhay et Tamasheq qui signale forcément un long contact entre ces populations.

La présence en Ighazer de population d’origine occidentale, nous permet de penser qu’outre ces premières populations berbérophones, il dû aussi y avoir un certain flux de population songhayphone mais que l’on ne connaît pas dans les traditions orales actuelles. Seules quelques hypothèses sont émises sur la possible origine des gens d’In Gall et d’Agadez d’un fond songhay ancien de population autochtone (Bernus et Cressier 1992), à différencier des migrants que l’Askia Mohamed aurait laissés sur place au XVè.

Plus sûrement, nous savons l’Aïr et les falaises de Tiguidit occupées par un fond de population hausaphone très certainement contemporain du domaine de Maranda et en continuité avec le Kasar Hausa actuel. Les traditions orales de tous les berbères de l’Aïr rapportent qu’elles ont trouvés en place des populations noires qu’elles refoulèrent au sud (Rodd 1926 ; Abadie 1927 ; Urvoy 1936 ; Séré de Rivières 1965 ; Hamani 1989). Ces populations hausaphones, plutôt sédentaires et paysannes, inorganisées, avancent également vers l’Ayar au vu des conditions climatiques plus favorables. Cette avancée est notamment relatée dans une tradition relevée par Boubou Hama : vers l’an 1000 des Gobirawa, venus du sud prennent Agadez, et deviennent les maîtres de l'Aïr, à cette époque des berbères venus du Maroc s'installent aussi (Hama 1974). Les berbères du Maroc seraient les Igdalen, ce qui placerait ce mouvement vers le VIIIè ou IXè siècle antérieurement à la venue des Messufa, ce qui n’est pas impossible. Évidemment la référence à Gobirawa renvoi plus sûrement à des groupes hausaphones car les Gobirawa ne sont pas encore structurés, et la référence à Agadez renvoi à Aïr et plus précisément le sud de l’Aïr. On notera également qu’un tel mouvement de population hausaphone sud-nord peut être concomitant de l’expansion de la langue Hausa qui est proposé par Sutton à la charnière des deux premiers millénaires de notre ère (Sutton 1979).

Les Issandalan ou Sandal seraient arrivés en Aïr vers le XIè-XIIè (Urvoy 1936 ; Chapelle 1949 ; Séré de Rivières 1965), seul Hamani les place dès le VIIIè-IXè à l’ouest de l’Aïr en compagnie des Igdalen, Iberkoreyan et Inusufan. A travers les différentes traditions et autres chroniques, la confédération des Sandals relève différentes facettes, à savoir deux listes de tribus peuvent la composer. La liste des tribus venues d’Awdjila composée des Itissines, Ijadaranines, Ifadelen, Tamaqwouat, Tamaga Aazallets, Izaaranes, Ibrazaouanes pour Urvoy (Urvoy 1936), Iteseyen et Imakitan qui rassemblent plusieurs tribus comme les Ifadalen pour Chapelle (Chapelle 1949), Amakitan, Tamgak, Sandal, Agdalar et Ajdaranen pour Mohamed Bello (Rossi 2016). On retiendra pour ce premier groupe les Ifadalan, Imakkitan, Ijadaranin, Itesayan et Izaaranes, les autres noms de tribus étant souvent de sous composantes de ces premières. Puis un groupe de tribus composé des Lissaouanes, Balkorey, Amiskikines, Amassoufanes, dont les premiers semblent être une recomposition de tribus a posteriori dont feraient partis les Ilemteyen de Ghât (Rossi 2016). Les Balkorey sont les Iberkoreyan, les Amassoufanes sont les Messufa et les Amiskikines les Imiskikian. Pour Hamani ces tribus n’ont pas de réalités distinctes, il grouperait volontier les Sanhadja, Messufa et autres Lemta ensemble tout comme Norris d’ailleurs cité par Bernus (Hamani 1989 ; Bernus et al. 1999). Si tel était le cas, nous pourrions très bien voir dans ce second groupe des tribus ayant pour origine l’ouest entre Ifoghas et boucle du Niger, origine présumée également du futur Sultan d’Agadez. Il est donc fort à parier que selon qui relate l’histoire la composition du groupe évolue plus ou moins fortement. Je ne trancherai pas ici cette question, je me contenterai de préciser que dans le cadre géographique qui permit la naissance du royaume de Tigidda, le premier de ces groupes est montagnard plutôt stationné en Aïr et le second habite la plaine sur les piémonts et en Ighazer.

Le cas des Iteseyen pourra être rebattu car Ibn Khaldoun, cite les Sanhadja Iticen autour de la boucle du Niger (Baron de Slane 1982). De même celui des Imakitan qui pourrait être originaires du Bornou (Palmer 1934). Nous devrons également examiner le cas des Zaghawa, éleveurs de bétail, semi-sédentaire qui aujourd’hui sont liés au Kanem-bornou, mais qui selon Palmer peuvent désigner l’ensemble des populations entre boucle du Niger et Lac Tchad issues des Garamantes, empire déchu avant le milieu du premier millénaire (Palmer 1934).

Enfin, pour clore le tour d’horizon des populations en présence au temps du royaume de Tigidda, nous devons évoquer les Gobirawa dont la naissance et l’expulsion de l’Aïr semble étroitement liées à la naissance et à la mort du royaume messoufite. Ils seraient arrivés également vers le XIè-XIIè et seraient issus de populations négro-berbère du Kawar tout comme les Katsénawa et peut être les Daurawa qui les auraient précédés (Rodd 1926). Les Gobirawa encadrèrent en Aïr une partie des populations autochtones de l’Aïr pour donner dès le XIIè naissance à un État, certes sans véritable terroir mais avec très une étendu importante jusque dans le Gobir actuel, l’Ader et le Damergou, encadré par une aristocratie qui fera ses armes en Aïr, avant sa migration finale à partir du milieu du XVè (Jarry 2019).

Sur la carte d’implantation des populations, j’ai choisi pour l’heure de positionner les Messufa près de Takadda la capitale du royaume et le passage obligé des caravanes, mais on l’a vu ce sont des nomades qui ne vivent pas en ville. Les Igdalen sont positionnés comme aujourd’hui sur la plaine de l’Ighazer. Les Iberkoreyan sont positionnés sur les piémonts bien qu’au fil du temps ils semblent devenir des urbains puisqu’on les retrouve à Takadda, Anissaman puis Agadez. Ilemteyen et Tawantakat sont positionnés sur le sud de la plaine de l’Ighazer plutôt à proximité des falaises de Tiguidit, ce positionnement reflète aussi celui des Lisawan du XVIIè qui seraient issus des Ilemteyen, nous y reviendrons par la suite. Pour les Imiskikiyan nous n’avons pas d’information suffisantes sur leur histoire. Enfin, autour des Iteseyen sont positionnées les tribus venues d’Awdjila, et au nord de l’Aïr les nouveaux arrivants que sont les Kel Gress, Kel Owey et Kel Ferouan. Je considère pour l’heure que les Kel Tacarcar d’Ibn Battuta sont des Touareg Kel Ajjers et donc ceux qui sont immigrés au nord de l’Aïr en sont des fractions sans doute déjà indépendantes.

Les XIè-XIIè siècle semblent aussi constituer l’émergence au sud des prémices des états Hausa appuyés par les apports des Abzinawa et aussi du Kanem qui a étendu sa zone d’influence jusqu’en Aïr (Cornevin 1975). Ces populations Hausa, d’un point de vue étatique ou commercial, sont dans une sorte de léthargie maintenue par la puissance du Kanem, elles vont trouver par le nord un exutoire possible à cette léthargie qui se concrétisera seulement au XVIé siècle, mais qui entre temps aura permis la structuration étatique et l’avènement de la grande confédérations Hausa.

Même si les données archéologiques et l’oralité des traditions nous manquent encore, il est fort probable que les populations berbérophones vont bousculer, refouler ou assimiler les populations autochtones en place depuis le début de notre ère, effaçant même les références à ces autochtones dans les traditions orales, si ce n’est sous des dénominations très vagues. La chronologie est difficile à établir avec précision, mais les conditions politico-économiques dégagées plus haut permettent déjà l’esquisse d’une chronologie relative. Elle pourrait débuter par l’arrivée des Messufa et des Sandals, puis se poursuivre par des arrivées de négro-berbères, le déploiement de population berbères du nord, enfin l’arrivée et l’installation des commerçants et Ulema autour de la capitale de l’Ighazer Takadda.


L'environnement

Le royaume de Tigidda est entièrement compris en zone de steppe semi-aride, sa face nord est même en limite du désert proprement dit englobant le Talak et une partie de la Tamesna. A la lecture d’Ibn Battuta et de son retour au Maroc on sent qu’après seulement quelques jours on est dans un autre pays, celui des Kel Tacarcar (Defrémery et Sanguinetti 1858), sans doute le nord de l’Aïr déjà occupé par des tribus Touareg des Ajjers. Le sud Aïr pourrait également être compris dans l’aire d’influence du royaume messoufite, les chroniques d’Agadez rapportant que le pays est commandé de Bargot à Tegidda et Aderbissinat (Urvoy 1934). Comme l’on sait que ces chroniques ont été réécrites en 1907 (Rossi 2016), il est fort possible que l’on est ici une vision du royaume a posteriori et pas tout à fait réelle. Cela semble néanmoins nous dire que les voies commerciales qui partent vers le sud (Aderbissinat) et vers le Kawar (Bargot) sont maîtrisées par les Messufa. Dans tous les cas, le sud Aïr est la zone la plus pluvieuse à cette latitude qui permet une agriculture le long des oued.

La plaine de l’Ighazer fait partie intégrante du royaume, les herbages sont toutefois exploitables qu’une partie de l’année après la saison des pluies. Des informations plus précises sur le climat du premier millénaire et du début du deuxième seraient nécessaires pour discuter de l’effectivité de la cure salée à cette époque, et la production possible ou non des sources salées et notamment de l’exploitation des salines de Tegidda n’Tesemt.

Azelik/Takadda est située au nord de la plaine auprès de sources permanentes qui aujourd’hui semblent décliner mais sont toujours le siège privilégié de la cure salée. La capitale médiévale de l’Ighazer est à proximité de deux sites d’extraction du sel, Gélélé très certainement plus ancien que Takadda et Tegidda n’Tesemt dont on ne discutera pas ici les débuts de l’exploitation saline, mais probablement au moins contemporaine de la fin du royaume. Elle est surtout très nettement éloignée des montagnes de l’Aïr, une centaine de kilomètre soit 4-5 jours, ce qui tend à montrer une volonté politique de ne pas se confronter avec ceux de la montagne. A l’ouest, la continuité depuis la boucle du Niger semble être une grande monotonie que reflète bien l’Azawagh et ne semble pas être encore un enjeu, il le deviendra plus tardivement à la scission des Ouelleminden.

La position de Takadda est aussi en lien étroit avec la présence de cuivre natif dans une couche dolomitique affleurante en Ighazer. Il n’y eu sans doute pas véritables mines, mais plutôt des gisements éparses exploitables lorsque la roche cuprifère affleure.


Le royaume de Tigidda

Al Umari au XIVé siècle nous rapporte que le pays des Sùdan, compte aussi trois rois indépendants, musulmans blancs appartenant à la race berbère : le Sultan d’Aïr, le Sultan de Damushush et le Sultan de Tademekka (Cuoq 1975). L’Aïr proprement dit se trouvant à l’est de Takadda/Azelik (ce qui apparaît un siècle plus tôt que la date communément admise pour un Sultan en Aïr) et Tademekka à l’ouest de cette dernière ville dans les Ifoghas maliennes, le sultan de Takadda d’Ibn Battûta pourrait correspondre à celui de Damushush d’Al Umari. Hamani rapproche Damushush de Ishumagh, pour donner une fondation au royaume de Tigidda (Hamani 1989).

Du Xè au XVè siècle une période climatique plus favorable va rendre la région plus attirante pour les pasteurs nomades, augmentant peut être le débit des sources le long de l'Ighazer wan Agadez, notamment autour du site d'Azelik-Takadda, rendant ainsi cette zone propice aux haltes caravanières et à la production de sel (Bernus et Cressier 1992). Mais les conditions climatiques, même un peu plus favorables, ne peuvent à elles seules expliquer l’implantation d’une capitale de royaume aussi moderne pour l’époque, c’est à dire urbaine, dans une zone aussi ingrate et improductive. Ce sont des facteurs essentiellement économiques qui vont permettre à cette ville d’émerger et de faire des Messufa une chefferie qui a déjà des allures de Sultanat.

Le centre de pouvoir au sud-ouest de l’Aïr va donc passer de Maranda à Takadda et ce n’est pas un simple déplacement de capitale ou de population, mais bien un apport de populations nouvelles peut-être pas supérieures en nombre mais socialement organisées pour et par le trafic caravanier. Les recherches archéologiques du PAU1 ont en effet montré qu’il n’y avait pas de continuité entre les céramiques de Maranda et celles d’Azelik/Takadda (Bernus et Cressier 1992), signalant bien l’arrivée d’une nouvelle population urbaine.

Cette césure qui semble nette entre Maranda et Tigidda peut être le résultat d’un changement climatique brutal qui se serait passé courant du XIè siècle, matérialisé par une période aride mais aussi par l’émergence du mouvement Almoravide au Sahara occidental et un changement de dynastie en orient au Kanem avec l’avènement des Sefuwa (Maley et Vernet 2013). Il n’y eu donc sûrement pas de confrontation entre les population de Maranda, qui durent s’exiler vers le sud, où se réfugier dans les montagnes de l’Aïr au climat plus doux et les nouveaux arrivant de l’ouest qui trouvèrent un territoire sans doute peu pourvu de population hormis les Igdalen.

Au pied de l’Aïr, les Messufa sont face à une montagne ! Du sud pousse des hausaphones, du nord viennent de nouveaux groupes Touareg et de l’est des négro-berbères s’installent. Leur avancée est stoppée, il faut marquer le territoire. La fondation de Takadda s’avère une nécessité pas seulement pour préserver leur territoire, mais également pour être positionné à une confluence de voies caravanières et d’influences diverses. Car outre la voie boucle du Niger vers Egypte, Takadda se trouve également à la croisée des chemins pour les caravanes du Lac Tchad ou Touat qu’empruntera au XIVè Ibn Battuta. Takadda se trouve donc à l’interface de milieu physiquement et sociologiquement différents, ce qui s’avère être une position charnière intéressante pour développer un courtage commercial.

En contrôlant le commerce jusqu’à l’Aïr, les Messufa vont développer les voies commerciales vers le nord à travers le Sahara central. Les autres berbères Sandal en place assurent leur vocation d‘éleveur dans les plaines de l’Ighazer, sur les piémonts de l’Aïr et en Aïr même. De nouvelles populations arrivent et les Messufa doivent sans doute composer avec les touareg de l’Ahaggar et des Ajjer, qui apportent aussi la connaissance des massifs centraux et des voies de passage possibles. Il ne semble donc pas y avoir de conquête territoriale guerrière pour les Messufa, mais plutôt d’une supplantation de leur halte caravanière par rapport à celle de Maranda offrant sans doute moins de services. En effet on verra plus loin que la capitale du royaume est une véritable pentapole offrant l’ensemble des services nécessaires au commerce transsaharien (Bernus et Cressier 1992).

Au fil des siècles, le royaume de Tigidda allait rayonner sur tout l’Ighazer et la partie sud de l'Aïr, vers Berghot et la Tadarast, définissant la première entité politique pouvant être nommée Ayar et régnant ainsi sur les voies commerciales vers l’Égypte à travers le Sahara central. Le chef de ce royaume était l’Aménokal des Messufa, Izar pour Ibn Battuta, terme signifiant le premier d’entre tous (Foucauld 1952). Il suivait les principes de l’héritage matrilinéaire, indice important matérialisant la suzeraineté Touareg, et était aidé dans ses tâches quotidiennes par des domestiques blancs ayant très vraisemblablement une parenté avec des Isheriffen (Jarry 2019). Si Ibn Battuta ne fait pas d’Izar un Messufa, c’est semble t-il parce qu’il n’est pas passé en personne en Ighazer et que les informations qu’il a recueillies seraient de seconde main, en témoignent les noms génériques utilisés pour décrire les personnes, Izar pour le Sultan, Bardama pour les Touareg nobles (Jarry 2019).

Au delà de la rente commerciale qui permet le développement de Takadda, il faut également ajouter la ressource du cuivre. D’une part le royaume produit du cuivre transformé dans sa capitale et d’autre part il semble être un point de passage important de ce minerai en provenance du nord du Sahara, peut être en y ayant un savoir-faire particulier d’affinage ou de recyclage. Je développerai ces points dans la description de la capitale Azelik-Takadda. Ainsi, l’empire du Mali fera en quelque sorte la jonction des économies du cuivre de l’ouest du Sahara et du Sahara central. Ces flux commerciaux sont bien établis le long des caravanes transsahariennes, sur les sites d’Akjout en Mauritanie et de Takadda en Ighazer, sans omettre les mines autour de Tabelbala, l’ensemble du cuivre sahélien et nord africain se centralise peut être dans l’empire du Mali qui, avec le sel, est l’un des principaux produits d’échanges d’avec les peuplades soudanaises de la forêt qui sont les principales demandeuses en métal rouge.


La fin de Takedda

A la suite de l’empire du Mali, le Songhay va poursuivre l’entente commerciale avec l’Ighazer, mais un premier événement va venir bousculer les relations vers 1470-1. Takadda est déjà une pieuse cité et Sonni Ali Ber va se rendre coupable d’exactions sur nombre de musulmans, dont les marabouts d’Alfa Gungu qui subissent les humiliations du nouvel empire Songhay. Une partie de ces derniers émigrera vers Takadda et Sonni Ali Ber les accusera d’aller chercher l'aide des Touareg de Tigidda pour défier son autorité et jugera cela comme une trahison lui donnant la permission de massacrer ceux qui sont restés (Hamani 1989). Sonni Ali Ber avait déjà détruit Tademekka et il est vraisemblable que Takadda ne devait pas vraiment se réjouir de l’avènement de l’empereur du Songhay, même s’il faut tempérer les ardeurs des Tarik sur l’histoire du Songhay très orientée à la gloire de la dynastie lui succédant, les Akias.

Askia Mohamed Touré prendra le contre pied sur la question de la religion (tout du moins dans l’histoire narrée par les Tarik), puisqu’on peut dire que c’est lui qui fera entrer définitivement l’islam dans la culture songhay et au-delà. Il serait le premier Mansa qui passa par le Sahara central lors de son pèlerinage à La Mecque à la fin du XVè siècle en 1496-7. Mais rien ne dit qu’il passa à Takadda et cette absence de mention plaiderait plutôt pour un passage par Agadez, passage dont on est sur lors de deux 2 expéditions qu’il fera en 1500 et 1515 pour asseoir la ville à son emprise. Takadda était alors le centre religieux le plus influent et il est probable qu’au passage Mohamed Touré est pris la mesure de la situation politique entre Takadda et Agadez. Lors de ses prochaines expéditions, il se dirigera directement sur Agadez, ce qui signale bien que Takadda n’est déjà plus que l’ombre d’elle même en Ighazer et qu’Agadez était le vrai centre de pouvoir à la fin du XVè sicèle.

Selon les traditions orales, la cité de Takadda serait détruite au milieu du XVIè siècle à la suite de plusieurs guerre, sept ou douze selon les informateurs, ces chiffres se répétant très souvent dans les traditions orales. En guise de guerres, il ne devait s’agir que d’escarmouches ou de batailles rangées comme cela se passa à travers toute l’histoire Touareg en Ighazer et ailleurs, escarmouches entre Iteseyen et autres Sandals contre les Messufa, qui peu à peu affaiblir militairement Takadda. Cette destruction est donc très certainement une construction a posteriori de la tradition, mais matérialise quand même bien la concurrence exacerbée qu’il devait y avoir entre les deux centres de pouvoir au point d’en vouloir son élimination totale.
Les vicissitudes politique sont aussi certainement à mettre en relation avec des périodes sèches comme au XIIIè siècle, qui sont la cause de fortes perturbations des populations régionales. C’est surtout la phase de forte aridité du milieu du XVè, synchrone avec celle du Tchad, qui a entraîné l’abandon de nombreux habitats sahéliens (Maley et Vernet 2013). Mais, c’est plus vraisemblablement la situation économique qui va permettre à Agadez de supplanter Takadda.

Dès le début du XVè siècle les portugais commercent le cuivre avec le Mali (Ly-Tall 1985) et à la fin du XVé siècle, ils atteignent les côtes de la Nigeria installant de nouveaux comptoirs et commerçant le métal rouge avec Ife (Ryder 1985). Ces importations massives et régulières de cuivre vers la zone soudanienne vont mettre à mal la rente de Takadda. Il est probable que le cours du cuivre, presque aussi élevé que l’or au XIVé, va s’effondrer au XVè siècle et affaiblir économiquement la cité minière de l’Ighazer.

Au milieu du XVè siècle, des commerçants de Oran au Touat ont du mal à vendre leur cargaison de cuivre, les traversées se font encore par l'intermédiaire des juifs (Oliel 1994). Toujours dans le seconde partie du XVè, le Sultan du Bornou écrit une lettre au Touat pour leur dire de revenir commercer vers 1478. Pour Bucaille, Takadda est devenue économiquement sans objet depuis l'arrivée des portugais sur les côtes de Guinée (Bucaille 1975).

La seconde moitié du XVè voient de plus en plus d'insécurité et le commerce ralenti, des famines s’installent dues à un péjoration climatique entre 1440 et 1470, antraînant l’ababdond es villes et le recul des populations (Maley et Vernet 2013). Le Touat est également en décadence (Oliel 1994), la situation des juifs est de plus en plus précaire, ils sont encore très présents dans les relations commerciales entre Touat et boucle du Niger, mais la fin du XVè va porter un coup fatale à cette minorité notamment sous les exactions fanatiques dirigées par Al Maghili (Oliel 1994).

Couplé à la décadence de l’axe commercial est-ouest remplacé peu à peu par l’axe nord-sud passant par Agadez, les principales économies courtière et rentière de Takadda s’amenuisèrent tout au long du XVè siècle. A l’orée du XVIè siècle, Takadda n’est plus qu’un centre spirituel de renom et Askia Mohamed Touré se doit de mettre la main sur Agadez s’il veut garder quelques bénéfices des axes commerciaux vers l’Égypte, ce qu’il fera à travers 2 expéditions vers 1500 et 1515 (Houdas 1900 ; Houdas et Delafosse 1913), montrant bien que le centre de pouvoir est définitivement établi à Agadez et en Aïr.

Dès lors, la tradition orale qui relate la destruction de Takadda au motif de mettre la main sur la ressource en cuivre n’est plus qu’un prétexte sans fondement, les Messufa ne sont plus guère influant car économiquement très affaiblis. Qui plus est l’exploitation du cuivre s’arrêta dans la foulée de la mise en place du Sultanat de l’Ayar, car devenue non rentable devant les importations côtières des portugais.


takedda mosqueesL’imbroglio politique

La fin de Takadda est extrêmement synchrone avec le début du Sultanat de l’Ayar. Au début du XVè, des tribus Touareg installent un Sultan à Tadeliza, elles lui construiront un palais au milieu du de ce même siècle. Sans écrire ici l’histoire de la naissance du Sultanat d’Agadez, il n’est pas de doute sur le fait que la fin du royaume de Tigidda coïncide avec l’émergence du Sultanat de l’Ayar. Plusieurs faits sont intéressants à mettre en perspective pour se convaincre que les relations de pouvoir entre les deux royautés sont dignes des plus grandes intrigues royales.

Nous avons vu plus haut que les Ilemteyen sont présents à Takadda, mais force est de constaté que les traditions orales ne les retiennent pas. Lors du déclin de Tigidda, les dissensions ont pu se faire jour entre les différentes composantes tribales de Tigidda. Certains on pu rejoindre la Sultanat d’Agadez d’autres ont émigré ou se sont entêtés sur place en gardant Tegidda n’Tesemt (Bernus 1981). Pour Lhote la construction du palais aurait débuté au milieu du XVè sous le règne de Ilisaouane (Lhote 1955), fils cadet de la sœur de Younous le premier Sultan, Tagag Ta'azarete (Urvoy 1934), qui restera 20 ans au pouvoir jusqu’à sa mort. Les composantes du royaume de Tigidda qui rejoignirent alors le Sultan Ilisaouane, ont pu ainsi être dénommée comme « ceux de Ilisaouane ». On y retrouverait principalement des Ilemteyen car la tradition actuelle des Illisaouane de l’Ader se rappellent de cette filiation. Mais ils furent très certainement suivis par les Tawantakat que l’on retrouve aussi en Ader et certains autres Iraouelan dont peut être les Kel Tesemt qui ne suivirent pas en Ader et gagnèrent sans doute plus tard au XVIIè le statut d’Imghad en restant attachés aux Kel Ferouan, bras armé du Sultan. Illissaouane viendrait également de ‘ilis’ c’est à dire la langue, ceux qui n’ont peut être pas tenue leur parole et ainsi trahis leus origines.

L’imbroglio se renforce lorsque l’historiographie nous rapportent que d’une part 5 tribus Sandals installent le Sultan à Tadeliza puis Tanchamane : itissines, Ijadaranine, Izaaranes, Ifadalen, tous sortis d'Awdjila en Libye, Sandala étant le nom donné aux oasis du nord du désert libyen (Palmer 1934). En parallèle, quatre tribus construisent le palais, Lissaouanes, Balkoray, Amiskikines, Amoussoufanes qui sont les tribus du pacte et du privilège (Urvoy 1934). Il est donc plus que probable que la naissance d’Agadez se fasse dans un climat de tension entre tribus Touareg présentent en Ighazer et tribus Touareg présentent dans les montagnes. Ce sera tout l’enjeu des prochains développement que je ferais sur la naissance du Sultanat de l’Ayar.


Dispersion des Messufa

La fin du royaume de Tigidda va entraîner un remaniement des populations en Ighazer. Dès le XIVè siècle des sites périphériques vont se voir renforcer au fur et à mesure que la halte commerciale de l’Ighazer décline, Tebangant et In Gall au sud, Anissaman et Agadez dans le piémont de l’Aïr. Les populations détentrices du savoir-faire métallurgique du cuivre vont également décliner peu à peu à mesure que décline la production de cuivre moins rentable.

Vers le milieu du XVè siècle, les Gobirawa vont être peu à peu chassés de l’Ighazer, peut être de façon un peu musclée et installer leur capitale à Birni Lalé au XVIé siècle. Cela a pu se passer sous le règne du Sultan Ilisaouane, lors de la construction du palais d’Agadez une révolte éclata expulsant ainsi les Gobirawa et Iberkoreyan (Séré de Rivières 1965). Les Gobirawa fédérés autour de leur chefferie les groupes Azna hausaphones et entretenaient les liens du commerce du cuivre vers la forêt à travers leur rayonnement qui allait jusqu’à la Région de Maradi.

En Ighazer, ne resteront en fait que des populations résiduelles qui se recomposeront. Les Imesdraghen et Inusufan à Tegidda n’Tesemt, ces derniers gardant la chefferie de la mine de sel qui devait exister avant la fin du XVè. Ils se joindront aux Isheriffen fondateurs d’In Gall qui sont peut être les Inataban du Sultan de Takadda, également apparentés aux Igdalen. Enfin, d’autres populations plus épars finaliseront la composition de la communauté des Kel In Gall, les Inemegrawan, terme impliquant une composition disparate, car il vient du nom verbal ‘anmegraou’, le fait de se trouver réciproquement l'un l'autre (Foucauld 1952). L’ensemble de ces groupes seront alors dénommés Isawaghen, ceux de l’Azawagh, qui aujourd’hui est le terme consacré pour les nommer.

Quand aux marchands, ne prenant sans doute pas part aux tractations politiques, au moins pas directement, le commerce les amènent forcément à aussi recentrer leur activité vers la ville d’Agadez.

Les Messufa, dont on connaît l’assiduité religieuse (voir ci-dessous) se sont également dispersés, vers Anisaman qui est le centre spirituel de la région. Une partie se retrouvera également dans les tribus du pacte et du privilège qui construisirent le palais du Sultan à Agadez. Une autre auraient émigré en Ader venus du nord entre In Gall et AZ, enfin une fraction courtisane du Sultan, émigra vers l’Azawagh avec Kel Tamezgidda (Cortier 1909 ; Nicolas 1950). En fait, déjà au XIXe siècle, une grande partie de ce qui restait de l'ancienne tribu avait été absorbée - selon R. Mauny - par les Iullimenden de l'est (Beltrami 1983). Aujourd’hui, il resteraient quelques tentes sur le territoire de l'Air, dispersées parmi les Kel Tesemt administrativement inclus parmi les Kel Ferwan. Les Kel Tesemt seraient d’anciens Iraoualen des Messufa et aujourd’hui seraient des Imghad de seconde zone pour les Kel Ferouan (Nicolas 1950). Leur nom est peut être à mettre en relation avec le sel de Tegidda n’ Tesemt mais seule cette homonymie nous permet d’entretenir ce lien.


La consolidation islamique

Les Messufa, pour Beltrami, étaient considérés comme des "Ineslemen", c'est-à-dire des lecteurs du Coran. Ils avaient également une réputation de juristes : de Takedda à Anu-Samane et à Tegidda-n-Adrar leur courant de pensée soufi se serait propagé vers l’Aïr et il n'est pas exclu qu'une partie de la Qadiryya, la Tariqa qui de l’Adrar a atteint le territoire du Sultanat d'Agadez, a trouvé en ces "érudits" les meilleurs messagers. Toujours au XVIIè siècle en Égypte, les savants Abu Yaihya ben Yahya et son père Ibn Sugen al Faqih, deux Imussufans de Takedda (en fait Anissaman), étaient considérés comme dignes de beaucoup de respect (Beltrami 1983).

Tigidda domine la vie intellectuelle et religieuse de l'Ayar depuis le XIVè siècle. A partir du XVè siècle s’installe un fort courant religieux venu de l’ouest (Norris cité par Bernus and Cressier 1992), professant souvent un islam radical. L’un des points d’orgue en sera, à mesure que Tademekka décline, la fuite vers Takadda des marabouts d’Alfa Gungu peut être sous la pression de Sonni Ali Ber. Ainsi en Ayar, se retrouve une confrontation de 2 islams, l’un radical venu de l’ouest dont Al Maghili est l’un des représentants les plus connus, et l’autre plus tolérant cherchant les voies d’adaptation de l’islam aux populations locales avec Al Bagdhadi venu d’Égypte.

Al Maghili passa à Takadda vers la fin du XVè siècle. Né à Tlemcen en 1425, venu du Touat où il lutte contre l'influence des juifs et la corruption, jusqu’à en faire la purge, il est un rigoriste n’admettant pas la cohabitation avec les infidèles. En Ighazer, il préféra Tigidda à Agadez où il s’opposa au Sultan soutenu par Al Suyuti, un érudit du Caire plus laxiste avec les principes coraniques. De Tigidda, sa renommée s’étendra au Hausa et au Songhay où il séjournera ensuite auprès d’Askia Mohamed (Verskin 2019).

Nombre de disciples rejoignirent Al Maghili pour suivre son enseignement dont Aida Ahmed, jurisconsulte qui devint Cadi de Katsina et mourut en 1529-30. Al Aqib, un Messufa de Tigidda encore vivant en 1543, qui rédigea un acte sur la prière du vendredi à Anissaman qui comptait suffisamment de personnes pour être obligatoire à faire en commun. Il rédigea aussi une Fatwa pour Askia Mohamed. Al Najib, encore vivant en 1597, vécu à Tigidda puis Anissaman qu’il quitte pour Agadez à la suite de la destruction de Tigidda.

Au début du XVIè siècle Shaikh Zakariyya met l’islam dans le quotidien des Agadésiens, construit des mosquées dont la grande mosquée d’Agadez. C’est probablement un Touareg d’Anissaman qui développa la secte Quadiriyya (Hamani 1989). Anissaman fait le lien entre Tigidda et Agadez où les marabout Inussufan ont encore, au moins au début du XVIè siècle, une grande influence sur les sultans d’Agadez.

Al Maghili en Ighazer, Shaikh Zakariyya à Agadez, et Al Bagdhadi en Aïr sont les trois érudits qui à la fin du XVè siècle et surtout au début du XVIè siècle dominent la vie religieuse en Ayar, chacun apportera un courant religieux, qui perdurera jusqu’à nos jours à Agadez et en Aïr, consolidant ainsi définitivement l’islam dans toutes les couches sociales de la vie sédentaire et nomade.

En cette fin de XVè siècle, l’Islam a très certainement servi à préserver l’intégrité des Messufa. En partie réfugiés à Anissaman et In Gall mais aussi auprès du Sultan de l’Ayar, ils participèrent ainsi aux intrigues locales pour tenter de préserver un peu de pourvoir politique. Leur participation à la construction du palais royal est le signe d’un déclin, car cette tâche le plus souvent est dévolue à très tribus non suzeraines que furent les Messufa.


Pour conclure

Il est intéressant pour ne pas finir l’histoire de noter les remarques et hypothèses de Lameen Souag sur la palmeraie de Tabelbala. Cette ville serait fondée par les Messufa au début du second millénaire, au temps des nouvelles voies commerciales transsahariennes qui passent plus à l'ouest. Il note une similitude d’avec Takadda, qui vient d’une part d’un parlé urbain à base songhay et berbère, comme à In Gall et à Agadez encore au début du XXè siècle. Mais aussi de l’exploitation de mines de cuivre aux alentours de Tabelbala, et émet ainsi l’hypothèse d’une importation de travailleurs de Takadda vers Tabelbala (Souag 2020). A laquelle je rajouterai peut être un échange de savoir-faire phoenicicole en sens inverse puisque les populations d’In Gall possèdent un savoir-faire en matière d’exploitation des dattes unique au Sahel dont on essaiera de tracer la provenance.

 

1. J’utilise le terme Ayar comme l’entité politique qui comprend l’Aïr, l’Ighazer, le Talak et la Tadarast, même si à l’époque qui nous occupe le Sultanat de l’Ayar n’existe pas encore. Aïr est réservée à l’entité géographique, les montagnes.
2. Programme archéologique d’Urgence de la Région d’In Gall - Tegidda n’Tessemt, des années 80.
 


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