Environnement - Flore

Les dattes d'In Gall, un produit patrimoine

Les dattes de la variété « al medina » d'In Gall représentent un cas d'école tant elles sont inscrites dans l'histoire de l'oasis, associées à l'identité des habitants et à la spécificité du terroir.

In Gall est une oasis de la zone pastorale touarègue, à une centaine de kilomètres à l'ouest d'Agadez, longtemps située sur les axes des grands échanges culturels et commerciaux. Selon l'histoire locale, bien vivante, le groupe local des Isawaghan, non touareg, a été composé de pèlerins venus de Médine, qui ont acheté l'oasis et se sont immédiatement alliés à des populations locales ou voisines (1). Les Isawaghan se présentent comme autochtones et à ce titre possesseurs de deux lieux de production spécifiques : les salines de Tegidda n Tesemt et la palmeraie d'In Gall.

Le mythe lie explicitement l'origine de l'oasis à celle de cette variété « al medina ». Il précise en effet que les pèlerins transportaient, depuis Médine, un ou quelques plants de dattier et cherchaient un endroit adéquat pour le ou les planter. Après quelques essais infructueux dans d'autres oasis (2), ils reconnaissent à la terre d'In Gall les qualités requises. Ainsi naît la palmeraie: à la qualité des hommes et de la variété répond la qualité agronomique du terroir et sa spécificité. Cette relation au lieu est fondamentale et toujours mise en avant par les phoeniciculteurs : selon eux des rejets de dattiers « al medina », récemment transplantés hors d'In Gall ont dégénéré. 

luxureau1Ce cultivar prestigieux est apporté par les pèlerins sous forme de rejet, non de noyau. Mes interlocuteurs actuels sont formels et parlent même d'un seul rejet. C'est toujours exclusivement par rejets - donc à partir de pieds-mères qui donnent leur qualité aux fruits - qu'il est multiplié dans la palmeraie. Il y a quelques décennies, les Isawaghan en possédaient tous des sujets, la variété constituant un patrimoine commun, hérité et transmis dans sa pureté origineIle. Cependant dans tous les vergers d'autres dattiers existent, provenant cette fois d'une reproduction sexuée, c'est-à-dire à partir de noyaux, mais ils font partie d'une autre catégorie, celle des tumbay. Elle se décline en une bonne vingtaine de variétés qui sont également reproduites par rejets mais tous les phoeniciculteurs expérimentent et laissent évoluer des noyaux: « quand on voit que la pousse est bonne, on l'arrose pour voir ce qu'elle va produire ». Elle sera ultérieurement rangée dans l'une des sous-catégories de tumbay ou en inaugurera une nouvelle. Contrairement à la catégorie « al medina » qui ne comporte que cette variété, celle des tumbay  est donc ouverte et une nouvelle variété au mûrissement particulier est ainsi apparue il y a une vingtaine d'années. 

La survalorisation des dattiers « al medina » se traduit par leur importance numérique dans tous les vergers : les relevés montrent qu'ils y sont toujours majoritaires et peuvent représenter plus de 80 % des sujets. Pourtant ces dattes, que tous les phoeniciculteurs présentent comme les meilleures à tous égards, ne se conservent que difficilement au-delà d'un mois (encore faut-il qu'elles soient ventilées ou qu'elles subissent des pressions et lavages pour en extraire le jus). Elles ne peuvent être récoltées par régime entier mais doivent être cueillies une à une à maturité, ce qui rend leur valorisation économique délicate. Certaines variétés de tumbay peuvent - de l'avis même des acteurs - donner des fruits aussi bons voire plus sucrés que les « al medina ». Certaines sont plus précoces ou plus tardives, quelques unes peuvent être séchées et donc conservées. Bref, ces tumbay peuvent mieux se prêter à la vente que les « al medina ». 

C'est pourtant sur cette variété que se construis la réputation de la palmeraie et les réseaux marchands dont l'ampleur s'accroît. Auparavant, c'est-à-dire il y a quelques décennies, les Isawaghan semblent avoir tiré l'essentiel de leurs revenus monétaires de la vente du sel de Tegidda  (3) , de leur rôle d'intermédiaires dans le commerce animalier et d'emplois salariés dans les mines d'Arlit. Ils n'ont eux-mêmes que fort peu de bétail, pas de champs à cette latitude, et ne faisaient pratiquement pas de maraîchage, S. et E. Bemus n'en font d'ailleurs pas mention dans leur étude de 1972. Selon les phoeniciculteurs, l'essentiel des dattes était réservé à l'alimentation familiale et aux échanges non marchands : « quand on étaient jeunes - dit un interlocuteur d'une quarantaine d'années – on ne prenait pas la bouillie de mil pendant 3 mois [juillet, août, septembre] on se nourrissait que de dattes. Les enfants ne 'cassaient' [petit déjeunaient] pas à la maison, tous sont aux jardins, même ceux qui n'ont pas de dattiers. Les « al medina », on peut en manger énormément alors que pour les autres, déjà avec 500 g, tu es malade. On a juste besoin de viande et de salé ».

Les relevés de vergers montrent qu'une phase de déclin est intervenue, faisant quelque peu vieillir la palmeraie, et diminuer la part des dattes dans l'auto-consommation. La dernière génération des phoeniciculteurs confirme ce fait: « tous les dattiers que j'ai trouvé ont été plantés par mon grand-père, mon père n'a rien planté » ou encore « mon père a vendu la plupart de ses dattiers », « mon père a vendu son verger ». Les bases économiques - fragiles - de l'oasis ont été très perturbées depuis une trentaine d'année par la sécheresse, par le détournement de la route, par la crise économique et politique nationale, par la « rébellion touarègue» enfin (4) . « Comme les projets [de développement] ne venaient pas, que beaucoup de jeunes ont quitté l'école, d'autres sont à l'université mais sans avenir, d'autres à la mine d'Arlit. .. on s'est demandé que faire » ? « On » représente un groupe d'Isawagahan presque tous scolarisés, souvent d'anciens mineurs, plutôt jeunes mais chargés de famille et possédant des petits vergers. Et que faire signifie bien entendu que faire sur place.

luxureau2La remise en valeur de la palmeraie a semblé une solution possible, d'autant que des habitants d'In Gall non-Isawaghan (essentiellement des commerçants arabes ou agadésiens) ont investi dans cette production. Ils ont acheté et rénovés des vergers, ont effectué de grandes plantations et maîtrisé les circuits de diffusion des dattes. En 1995, « on a fondé l'association Almadeina parce que c'est notre variété et qu'elle est célèbre ». Elle comptait 200 membres en 2002. 

Ses objectifs sont très largement centrés sur la réhabilitation de la palmeraie (5). Avec l'aide d'assistants techniques expatriés, les fondateurs ont parfaitement su s'inscrire dans les courants actuels de coopération. Ils ont répondu aux demandes des bailleurs en créant un groupement intermédiaire apte à prendre en main le développement local (en liaison avec la décentralisation), en insérant des femmes dans les processus de prises de décisions et les actions (approche genre), en mettant l'accent sur la protection de l'environnement et de la biodiversité. L'association fonctionne en tant qu'ONG locale. Elle draine des fonds destinés à remédier aux effets de la désertification, à diversifier les sources de revenus ainsi qu'à valoriser les savoirs techniques des phoeniciculteurs d'In Gall (qui interviennent comme formateurs dans des projets implantés dans d'autres régions). Résultat de son action ou la sous-tendant, de nouveaux vergers ont été créés dans les zones où la nappe n'est pas trop profonde ni saline, d'autres ont été agrandis et un certain nombre de phoeniciculteurs allient leurs activités de production de dattes à celle du maraîchage, d'autant que « lorsqu'on arrose les planches [situées entre les arbres], le dattier en profite ». Cependant l'activité de l'association ne dépasse pas les actions d'aménagement et c'est personnellement que les producteurs négocient leurs dattes. Elle n'a pas réussi à se constituer en coopérative de vente, pour fixer les prix et transférer la production sur les marchés éloignés, alors que les choses semblent fonctionner un petit peu mieux au niveau du maraîchage. « Pour les dattiers c'est plus difficile, il y a un problème de confiance ». Une explication à cet état de fait pourrait être l'investissement social tout à fait différencié dont bénéficient ces produits. Le maraîchage est une activité récente alors que la phoeniciculture est au cœur du système social et fonde non seulement l'identité collective des habitants autochtones mais également celle des individus. « Avant [il y a environ une vingtaine d'années], celui qui n'avait pas de dattier n'était rien. Et même maintenant, il ne participe pas à certains groupes de discussion. Demander des dattes, ça gène et même les enfants n'osent pas dire que leur père n'a pas de dattier ».

Les droits sur les dattiers n'ont pas changé. Ils sont tout à fait précis et la longévité des arbres en fait les témoins de relations sociales, à la fois normatives et affectives, qui transcendent les générations. Les dattiers peuvent être appropriés par des individus ou des groupes de descendance selon des modes très nuancés : l'héritage ou le pré-héritage aux fils et aux filles, avec ou sans indivision; le don effectué à des lignées de filles, à des dépendants affranchis, à une ou des épouses, à un ou des enfants ou petits-enfants; plus rarement la compensation matrimoniale. Le planteur a la pleine propriété des sujets qu'il a planté mais pas du sol s'il s'agit d'un verger de famille, bien que les arbres marquent de fait son usage prioritaire; l'acheteur de dattiers sur pied n'a aucun droit sur le sol et perd tout droit à la mort des palmiers; l'acheteur ou le créateur d'un verger est propriétaire de l'ensemble, sol et plants. La plupart des phoeniciculteurs possèdent des sujets dans plusieurs vergers et s'en occupent personnellement. Dans presque toutes les parcelles - mais pas dans les grands vergers modernes - des dattiers sont attribués en toute propriété ou en usufruit à une personne, homme, femme ou enfant, mais une partie reste en indivision entre les descendants d'un père (ou d'un grand-père), d'une mère (ou d'une grand-mère). Chaque jardin constitue ainsi un ensemble particulièrement complexe (en outre inséré dans un héritage plus vaste puisque les groupes familiaux possèdent aussi des salines à Tegidda qui suivent les mêmes lois). S. et E. Bemus citent l'exemple de deux parcelles accolées portant 27 dattiers « al medina » et 11 tumbay, appartenant à 19 hommes et 10 femmes.

Lorsque que les dattiers sont en indivision, la production est répartie entre les ayants droit et là encore des nuances réaffirment les relations de parenté : les fruits sont équitablement attribués, y compris lorsqu'un de ces ayants droit ne réside pas à In Gall, comme les mineurs d'Arlit auxquels on fait porter leur part. Cependant s'il s'agit de descendants de « même père - même mère» (c'est-à-dire d'un groupe utérin), on évalue plus qu'on ne comptabilise réellement la part qui leur revient, « sinon, on compte ». Chacun gère ensuite sa récolte comme il l'entend et selon les phoeniciculteurs, la part vendue tend à augmenter. L'insertion croissante de ces dattes, en tant que produit rare et de qualité, dans les réseaux marchands nigériens contribue grandement à la rénovation et à la création de nouveaux vergers. Un dattier en pleine production, parfaitement arrosé et bien pollinisé, peut produire 250 à plus de 300 kg de dattes et pourrait générer un revenu oscillant entre 130 000 et 200 000 F CFA si tout est vendu (ce qui bien évidemment n'est jamais le cas car on en mange encore beaucoup et on en donne également). L'avis est que « au moment des dattes [les phoeniciculteurs] sont plus riches que les commerçants ».

Les acheteurs sont surtout des Arabes ou des Touaregs d'Agadez, Arlit ou Niamey. Dès qu'ils savent que les dattes sont mûres, ils viennent ici avec leur 4x4 et vont de jardin en jardin. Les prix sont donc établis par accord entre individus. En saison des pluies, de juin à août, d'autres dattes fraîches apparaissent sur les marchés nigériens, le plus souvent en régimes ou en vrac. Pas celles d'In Gall qui sont soigneusement emballées et se vendent à l'intérieur de réseaux fermés: « pour en avoir, il faut connaître quelqu'un et s'inscrire au moins un an à l'avance ». Le carton d'une quinzaine de kilos acheté sur place entre 7 et 10 000 F CFA est immédiatement revendu à Niamey entre 15 et 20 000 F CFA en 2002. 

Ces dattes, constitutives de l'identité du groupe et des individus, ont été, jusqu'à une période récente, essentiellement mangées sur place et données à la parentèle et aux amis. Elles sont sorties de la maîtrise exclusive des Isawaghan avec le rachat de parcelles délaissées et la création de grands vergers modernes par des commerçants arabes ou agadèsiens. Ce sont d'ailleurs surtout ces commerçants qui font connaître ces dattes fragiles en les transportant rapidement et en les distribuant à l'intérieur de réseaux particuliers. Elles ont acquis une valeur marchande qui devrait inciter les phoeniciculteurs à en augmenter la production et peut-être à diversifier un peu plus les variétés sans toutefois faire disparaître la valeur patrimoniale de la variété « al medina », toujours majoritaire même dans ces grands vergers (6).

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(1) L'histoire de la région est complexe. Selon Hamani (1989, p. 179 et sqq.), la fondation de l'oasis date du milieu du XVI' siècle. Toutes les traditions (cf. également E. et S. Bernus 1972, S. Bernus et P. Cressier, 1991) s'accordent pour l'attribuer à des pèlerins arabes Isherifen (se rattachant au 4ème calife Ali selon les traditions recueillies par Hamani). 115 auraient fait alliance avec des groupes locaux dont les Inusufa et Imesdraghan rescapés d'Azelik-Takeda détruite en 1561. Ces sous-groupes se partagent le pouvoir politique et religieux à ln Gall comme à Tegidda n Tesemt. Certains interlocuteurs estiment que les Imesdraghan ont pour origine des « gens» de "Askia Mohamed, laissés sur place lors de son fameux pélerinage qui est légèrement antérieur à cette date, 1495-1497. La preuve en serait cette langue parlée à ln Gall et Tegidda-n-Tesemt, la tasawak, qui intègre de nombreux mots et formes songhai.
(2) Selon ce récit, déjà recueilli par E. et S. Bemus (1972, p. 18), les shérifs « font un trou, y placent leurs rejets de palmiers et le rebouchent. Hélas nulle part il n'y a assez de terre pour reboucher le trou. [... ] Arrivés au bord du Kori d'In Gall, [... ] pour la première fois, non seulement le trou est complètement bouché avec la terre mais il en reste encore tout un tas à côté. C'est la preuve que cette terre est légère et convient au palmier dattier de Médine ». Le récit rapporté par Hamani (1989, p. 180) précise: « Il [un seul shérif est en jeu] se dit alors que c'était l'endroit qu'il lui fallait car le sol de Médine aussi avait cette particularité ». 

(3) Ressource également patrimoniale et gérée comme les dattiers, les salines peuvent générer un revenu annuel compris entre 1 et 1,5 million de F CFA, selon un saunier. Il faut bien entendu relativiser ce renseignement car toutes les propriétés ne sont pas équivalentes. 

(4) La désertification s'est traduite par une baisse des nappes phréatiques et leur salinisation dans certains endroits, par des crues violentes de la rivière temporaire et son ensablement. Ces faits étaient déja notés par E. et S Bernus en 1972 et certains quartiers de vergers d'alors ont totalement disparu aujourd'hui La nouvelle route bitumée joignant Agadez au sud du pays, ne passe plus par ln Gall mais à une centaine de kilo-mètres a l'est. Cette situation défavorable aux échanges marchands et les combats de ·Ia période de la « rébellion touarègue » ont incité de nombreux commerçants arabes ou agadèsiens à quitter l'oasis.
(5) Les objectifs déclinés dans les statuts de l'association sont: la réhabiitation de la palmeraie; le renouvellement des anciens palmiers dattiers ; la lutte contre  es parasites et insectes qui infestent les palmiers dattiers et le traitement des maladies engendrées; l'aménagement et le creusage des puits; la recherche et l'équipement en matériel agricole pour l'entretien des palmiers dattiers ; la construction de petits barrages et de retenues pour la dérivation des cours d'eau temporaires qui longent les palmeraies et leur canalisation pour l'irrigation des palmiers ; la lutte contre l'érosion éolienne et hydrique; la recherche et l'initiation de micro-projets centrés sur les palmiers et le jardinage; l'entretien et le développement des relations de coopération avec les associations analogues.

(6) Un produdeur actuel réoriente son verger en diversifiant les variétés plantées: les kanihiri sont de goût agréable et « bonnes pour donner aux
amis» ; avec les boshi-boshi et les santalagaza elles sont précoces et peuvent de ce fait être « vendues cher aux Arabes par cartons entiers ».
7 Données de B. Roussel in Luxereau et Roussel, 1997 p. 74 et sqq.

 

par Anne Luxereau - Les produits de terroir au Niger - Voir tout l'article