Ibn Battuta en Ighazer, ou pas !

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Cet article tente de comprendre les éléments que rapporte Ibn Battûta de son périple en Ighazer (Defrémery et Sanguinetti 1858), afin de participer à la vision du cadre géographique et humain qu’apporte son récit. Il est donc évidemment géo-centré sur la ville de Takedda et sa région.
On n’oublie pas que le passage d‘Ibn Battûta au Sahel laisse perplexe devant le peu de détails qu’il rapporte sur ce voyage, en comparaison à ceux effectués en Asie et de la durée qu’il passa au Bilad al Sudan. Néanmoins que ce soient des informations de premières où de secondes mains, elles constituent une représentation de la ville et de ses personnages vu de l’intérieur ou peut être plus vu de l’extérieur, ce qui nécessitera d’interroger les 2 visions, et restera à apprécier par chacun d’entre nous, la carte postale n’étant pas forcément meilleure qu’une bonne information de seconde main, même s’il n’est pas toujours aisé de faire la différence (Fauvelle 2019).


De Gao à Taccâdabattuta0

Je partis pour Caoucaou, grande ville située près du Nil. C’est une des plus belles cités des nègres, une des plus vastes et des plus abondantes en vivres. On y trouve beaucoup de riz, de lait, de poules et de poisson ; on s’y procure cette espèce de concombre surnommé ’inâny, et qui n’a pas son pareil. Le commerce de vente et d’achat chez les habitants se fait au moyen de petites coquilles ou cauris, au lieu de monnaie ; il en est de même à Mâlli. Je demeurai à Caoucaou environ un mois, et je reçus l’hospitalité des personnages suivants : Mohammed, fils d’Omar, natif de Méquinez : c’était un homme aimable ; folâtre et rempli de mérite ; il est mort à Caoucaou, après mon départ ; le pèlerin Mohammed Alouedjdy Attâry : c’est un de ceux qui ont voyagé dans le Yaman ; le jurisconsulte Mohammed Alfîlâly (de Tafilalet, ou Tafilet), chef de la mosquée des Blancs.

A Gao, l’usage du cauris semble la règle pour qu’Ibn Battûta le fasse remarquer, ce qui semble d’ailleurs le cas pour une grande partie du Mâlli. Venant de la cour de Mansa Sulaiman, il est alors assez curieux qu’il ne cite cette information que maintenant dans son périple, puisque c’est une pratique largement répandue au Soudan. Si j’attire l’attention sur ce passage c’est bien entendu pour évoquer les types de transactions monétaires qui avaient courts en la capitale de l’Ighazer Takedda, nous y reviendrons plus bas dans cet article.

De Caoucaou, je me dirigeai par terre vers Tacaddâ, en compagnie d’une caravane nombreuse, formée par des gens natifs de Ghadâmès. Leur guide et leur chef était le pèlerin Outtchîn, mot qui, dans le langage des nègres, signifie le loup. J’avais un chameau pour monture, et une chamelle pour porter mes provisions ; mais, après le premier jour de chemin, cette dernière s’arrêta, s’abattit. Le pèlerin Outtchîn prit tout ce que la bête avait sur elle, il le distribua à ses compagnons pour le transporter, et ceux-ci s’en partagèrent la charge. Il y avait dans la caravane un Africain originaire de Tâdéla, qui refusa de porter la moindre de ces choses, contrairement à ce que les autres avaient fait. Un certain jour, mon jeune esclave eut soif ; je demandai de l’eau au même Africain, qui ne voulut pas en donner.

Ibn Battûta suit la route entre Gao et Ghadamès, avec pour étape Takedda et très vraisemblablement par In Azaoua entre Aïr et Hoggar, puis Ghât avant Ghadamès qui devait constituer un point de rupture de charge pour les caravanes en direction de l’Égypte ou de la Tripolitaine voire l’Ifriqiya. Le fait que de Gao partent des gens de Ghadamès montre bien le rôle de ville étape de Takedda, même s’il n’est pas impossible qu’à cette étape l’arrivée d’autres caravanes du Soudan permettait de renforcer la première pour la traversée du Sahara central difficile à sécuriser.

Ibn Battûta ne cite plus les Messufa comme guide de la caravane, alors qu’ils les a bien identifiés sur la route Sidjilmassa-Walata, mais un pèlerin Outtchin dont on ne connais pas l’origine. Est-ce à dire que les Messufa ne sont pas les guides sur cet axe ? Même s’il peut y avoir des différences entre les Messufa de l’ouest et ceux à l’est de Gao, on est peut être en face d’une information amenée par un interlocuteur différent de celui qui a passé par l’axe occidental du commerce transsaharien.

Pèlerin renvoi également au fait que nombre de pèlerins de la boucle du Niger et du Mâlli passent par Takedda pour faire leur pèlerinage. Néanmoins, ce n’est peut être pas la piste privilégiée, car on n’a pas de mention d’un tel passage par les rois du Mâlli, qui préférèrent la route plein nord par le Touat. Askia Mohamed serait le premier à passer par l’Ighazer pour faire son Hajj à la fin du XVè.

Nous arrivâmes dans la contrée des Bardâmah, ou tribu berbère de ce nom. Les caravanes n’y voyagent en sûreté que sous leur protection, et celle de la femme est plus efficace encore que celle de l’homme. Les Bardâmah forment une population nomade qui ne s’arrête jamais longtemps dans le même lieu. Leurs tentes sont faites d’une façon étrange : ils dressent des bâtons de bois ou des perches, sur lesquels ils placent des nattes ; par-dessus celles-ci, ils posent des bâtons entrelacés, ou une sorte de treillage, qu’ils recouvrent de peaux ou bien d’étoffes de coton.

Plusieurs hypothèses ont été émises sur les Bardâmah.
« Les Baghama sont des berbères, des nomades qui ne se fixent dans aucun lieu. Ils font paître leurs chameaux sur la rive d’un fleuve qui vient du côté de l’orient et se déversent dans le Nil [le Niger]. Il y a chez eux beaucoup de lait, ils en font leur nourriture (IDRISI, 1154). Les Baghama d’Idrisi doivent être les Bardâmah d’Ibn Battûta : ils correspondent aux Touareg vivant dans le Gao, le nord du Mâlli actuel, ceux de la Mauritanie étant nommés Messufa par l’auteur » (Pierre 2015). Pour Lhote, Bardam est le nom donné par les Peulh au Touareg en général et spécialement aux nobles (Lhote 1972). Pour Lameen Souag, Bardâmah serait la transcription du nom donné aux Touaregs en Bambara et Soninke : borodaame (communication personnelle). Pour Rodd, Bardâmah peut représenter la tribu des Iberdianen (Rodd 1926) ou Iberdiyanan (Norris, The Tuaregs, p. 4). Cette tribu est aujourd’hui l’une des plus importante tribu Imghad des Kel Ferwan. On peut douter de cette origine, bien que la constitution d’une confédération est un processus long aussi bien dans l’espace que le temps, mais les Bardâmah apparaissent d’un niveau social élevé au vu de la condition de la femme protectrice. On doit également citer Boubou Hama qui précise que le commerce avec Takedda est fait par les Lemta (Hama 1967a), mais sans plus de précision sur ses sources, il est difficile d’en dire plus.

Si le terme Bardâmah désigne les Touareg de manière générique, l’information ne semble alors pas recueillie auprès d’eux, mais plutôt d’un informateur ayant une origine soudanaise peut être soninké ou fulane.

Le pays n’étant pas très sûr, Ibn Battûta entre dans une zone qui n’a pas de véritable Sultan ou Aménokal à sa tête, en capacité de garantir la sécurité sur la traversée de cette contrée, et c’est bien pour cela que la zone est dangereuse, elle est un territoire où personne ne peut assurer la sécurité et seuls les Bardâmah semblent être en droit de recueillir les droits de passage sans pour autant dominer pleinement cette zone. Ce pourrait être aussi un subterfuge pour faire payer plus cher les caravanes de passage.battuta2

Leur tente semble atypique et Ibn Battûta le note bien, puisqu’elles sont faites de piquet et de nattes auxquelles sont ajoutées des peaux ou des tissus. On connaît bien les tentes en peau des Ouelleminden qui aujourd’hui occupent l’Azawagh, ou celles en nattes des Kel Fadey ou Kel Ferwan des piémonts de l’Aïr, mais le mélange est atypique. Il semblerait même que ce soit un « hybride » de ces 2 modèles. La première partie est faite de piquets le long desquels on dispose des nattes pour fermer la tente comme pour les tentes en nattes de l’Aïr, et par dessus un treillage de bois est disposé et couvert de peau et de tissus rappelant la tente de peau. Si à la place des ces peaux et tissus on y disposent des nattes alors on devrait se trouver avec une véritable tente en natte, dont la zone de répartition est l’ouest de l’Aïr, le Damergu et certains Ouelleminden de l’est, voir jusqu’aux Touareg du fleuve Niger (Nicolaisen 1982). Cette tente peut être une étape transitoire d’évolution de l’habitat des Touareg dans cette région.

Cette information, de première ou de seconde main, nous donne dans tous les cas la certitude que la tente en natte à l’ouest de l’Aïr existait au XIVé, où peut être au vu de l’hybridation évoquée plus haut, était en voie d’acquisition. Ainsi, Ibn Battûta entre véritablement dans un nouveau domaine moins sécurisé, celui des Touareg à tente de nattes entre Boucle du Niger et Aïr qui semblent moins malléables que les Messufa, très inféodés à leur fonction de guide et de garde du corps du commerce.

Les femmes des Bardâmah sont les plus belles du monde et les plus jolies de figure ; elles sont d’un blanc pur et ont de l’embonpoint ; je n’ai vu dans aucun pays de l’univers, de femmes aussi grasses que celles-ci. Leur nourriture consiste en lait frais de vache et en millet concassé, qu’elles boivent, le soir et le matin, mêlé avec de l’eau et sans le faire cuire. Quiconque veut se marier avec ces femmes doit demeurer avec elles dans l’endroit le plus rapproché de leur contrée, et il ne peut jamais dépasser, en leur compagnie, Caoucaou ni Îouâlâten.

L’importance que semble avoir les femmes dans cette tribu confirme que l’on a bien à faire à des Touareg et très certainement d’une souche noble. L’engraissement dont elles font l’objet, en est une indication quasi certaine, cette pratique connue perdure encore chez les femmes Touareg où la grosseur est signe de prospérité. Cet engraissement à base de lait et de millet résonne avec la description d’Al Idrissi à propos des Baghama qui se nourrissent de lait, qui est toujours la nourriture de base des Touareg de la brousse. Si l’on suit Idrissi, cela impose la présence de la tente en nattes au XIIé entre Aïr et Ifoghas.

Après avoir marié une femme Bardâmah, on ne peut dépasser ni Gao ni Oualata, ce qui semble vouloir dire que les Bardamah sont positionnés entre Gao et Oualata. Les Messufa occupent pleinement les villes de Oualata et jusque Gao qu’il ne faut pas franchir avec sa femme Bardâmah. Ils sont également présents à la cour des rois du Mâlli (Defrémery et Sanguinetti 1858). Cette zone est donc un terroir ou « agdal » pour eux, où ils peuvent aller sans aucunes surprises, ce sont les maîtres du pays de Oualata à Gao/Tademekat. Les Bardâmah semblent bien être des Messufa, mais pas dans le texte d’Ibn Battûta qui fait la différence sans l’expliquer, peut-être parce que les informations lui sont arrivées par des sources différentes.

Cela signifie donc qu’en partant vers l’est, l’Azawagh, ils ne sont plus tout à fait chez eux et que Tacâdda bien que sous l’emprise des Touareg n’est pas une contrée aussi familière que cela pour ces guides incontournables sur la voie Sidjilmassa/Oualata. Ce fait est important dans notre compréhension des relations internes et externes de la ville de Tacaddâ, relation immédiate avec la brousse ou plus lointaine avec les autres haltes caravanières. Ainsi le rayonnement des Bardâmah serait à positionner entre Gao et Oualata, au dessus de la boucle du Niger et certainement englobant Tademekkat au nord de Gao, dans une zone qui pour eux est « sécurisée », mais aussi dans l’Azawagh dans une zone « non sécurisée » ce qui somme toute confirme que de Oualata à Takedda les Messufa ou Bardâmah sont les dépositaires des circulations et que leur influence sur le pays semble néanmoins décroître d’ouest en est, très certainement en lien avec la durée d’occupation de ces Touareg dans ces zones. De la même manière, l’emprise de l’empire du Mâlli doit être plus faible sur cette zone orientale de son royaume, ce qui tend à montrer qu’au XIVè siècle l’influence du Mâlli sur l’ouest de l’Aïr est présent essentiellement dans les villes qui se trouvent sur les voies caravanières comme Takedda.


Taccâdda

battuta carteTacaddâ ou Tagaddâ, c’est à dire Takedda ou Tigidda par la suite dans nombre d’ouvrage traitant du sujet, à ne pas confondre avec les Tegidda n'Tessemt, Tegidda n’Adrar ou Tegidda n’Tagait en Ighazer.

Je devins malade dans ce pays, par suite de l’extrême chaleur et d’une surabondance de bile jaune. Nous hâtâmes notre marche, jusqu’à ce que nous fussions arrivés à Tacaddâ ou Tagaddâ, où je logeai près du cheikh des Africains, Sa’id, fils d’Aly Aldjozoûly, Je reçus l’hospitalité du juge de la ville, Abou Ibrahîm Ishâk Aldjânâty, un des hommes distingués. Je fus aussi traité par Dja’far, fils de Mohammed Almessoûfy.

Le juge, l’Alkaly de la ville est un homme originaire de Djanet, Aldjânâty, ce qui marque bien que la ville est avant tout une ville commerçante et que dans ce centre urbain, ce sont bien eux qui maîtrisent la gestion du quotidien, ce qui n’est sans doute pas le cas en dehors de la ville. Djafar lui est un Messoufites qui nous donne un indice supplémentaire pour faire des Bardâmah les Messufa de l’est qui sont présents dans la ville. Parmi les personnages importants de la ville, il y a aussi le Cheik des Africains, c’est à dire des Maghrébins, encore un signe que l’on est dans une ville commerçante importante.

Les maisons de Tacaddâ sont bâties avec des pierres rouges ; son eau traverse des mines de cuivre, et c’est pour cela que sa couleur et son goût sont altérés. On n’y voit d’autres céréales qu’un peu de froment, que consomment les marchands et les étrangers ; il se vend à raison d’un ducat d’or les vingt modds, ou muids ; cette mesure est ici le tiers de celle de notre pays. Le millet s’y vend au prix d’un ducat d’or les quatre-vingt-dix muids.

La pierre rouge est utilisée pour construire les maisons. Les données archéologiques confirment bien une utilisation de pierre, des grès grisâtres ou rougeâtres, surtout en sous-bassement des murs et lorsque ceux-ci sont épais pour vraisemblablement supporter un étage. Mais la majeure partie des habitations est plutôt en banco traditionnel qui pourrait être une argile rouge (Bernus and Cressier 1992). Ibn Battûta nous ramène ici une vision que l’archéologie n’a pas exhumée, généralisant un fait sans doute anecdotique, si ce n’est les deux mosquées à minaret construites en pierre, mais qu'Ibn Battûta ne signale pas ! Ce pourrait tout aussi être des maisons construites en argiles rouges donnant ainsi au voyageur une illusion de ville rouge ...

Pour Ibn Battûta, l’eau à un goût altéré en traversant les mines de cuivre, chose que l’on sait aujourd’hui inexacte. Hamani tente de justifier cela en disant que la source d’Azelik et légèrement natronnée ce qui donne ce goût (Hamani 1989), mais nous pourrions ici aussi être face à une information de deuxième main pas forcément bien replacée dans son contexte. L’eau qui a un goût altéré dans la zone est celle de Tegidda n'Tessemt et de Gélélé toute proche. Cela donne alors un indice important pour dire que les salines de Tegidda n'Tessemt et/ou Gélélé existaient très vraisemblablement lors du voyage d’Ibn Battûta.

Le froment n’est pas une céréale habituelle pour le Sahara méridional où ce sont plutôt mil et millet qui sont utilisés par les populations, mais nous savons maintenant que cette ville commerçante doit être en grande partie tenue par des commerçants du nord, ou tout du moins que les hôtes d’Ibn Battûta sont bien des africains, c’est à dire des maghrébins du Sahara septentrional faisant venir de leur contrée d’origine les céréales qu’ils affectionnent. Cette céréale est dans tout les cas 4 fois plus cher que le millet provenant du sud ce qui en fait une denrée sans doute recherchée et sans véritable production locale et donc importée, même si des jardins à proximité de la ville auraient pu cultiver en partie cette céréale.

Il y a beaucoup de scorpions à Tacaddâ ; ces insectes venimeux tuent les enfants qui n’ont pas encore atteint l’âge de puberté, mais il est rare qu’ils tuent les hommes adultes. Pendant que j’étais dans cette ville, un fils du cheikh Sa’id, fils d’Aly, fut piqué un matin par les scorpions ; il mourut sur l’heure, et j’assistai à ses funérailles. Les habitants de Tacaddâ n’ont point d’autre occupation que celle du commerce ; ils font tous les ans un voyage en Égypte, d’où ils importent dans leur pays de belles étoffes, etc. Cette population de Tacaddâ vit dans l’aisance et la richesse ; elle est fière de posséder un grand nombre d’esclaves des deux sexes ; il en est ainsi des habitants de Mâlli et d’Îouâlâten. Il arrive bien rarement que ces gens de Tacaddâ vendent les femmes esclaves qui sont instruites ; et quand cela a lieu, c’est à un très haut prix.

Pour Ibn Battûta les habitants de Tacaddâ sont essentiellement des commerçants, tout au moins la classe dirigeante de cette cité qui a les moyens de faire une caravane annuelle, ce qui dénote la richesse de cette place commerciale. Cette richesse ne peut venir que de 2 sources de revenus, les caravanes commerciales et le cuivre qui jusqu’à l’époque d’Ibn Battûta vaut presque autant que de l’or. La relation à l’Égypte semble étroite et fréquente, annuellement au moins une grande caravane doit faire la traversée par le Sahara central. Est-ce par Ghadâmès ou directement de Ghât par le Fezzan et les oasis libyennes, on ne le sais pas mais il est très possible que les deux voies furent utilisées. En échange des étoffes, que pouvaient offrir les gens de Takedda ? Du cuivre sans doute pas, car pas de demande de ce côté là du Sahara, mais plus certainement de l’or, en provenance de la boucle du Niger. Mais peut être aussi des production du sud, du voisinage de la forêt avec qui Takedda devait commercer pour son cuivre.

On n’oublie pas que Gao était également un port de départ pour le pèlerinage à la Mecque et qu’il devait donc transiter par Takedda une foule de pèlerin chaque année. Peut être est-ce en profitant de cette caravane annuelle que les gens de Takedda commerçaient avec l’Égypte.

« Il en est ainsi des habitants de Mâlli et Oualata » nous précise bien que la ville de Tacaddâ n’est en fait qu’un prolongement de ces deux villes plus anciennes et plus prestigieuses que notre centre minier de l’Ighazer, ce qui suggère bien une continuité culturelle de Oualata à Takedda, et donc très probablement une appartenance à une entité politique plus vaste, celle du Mâlli.

Les habitants de Tacaddâ possèdent en outre beaucoup d’esclaves dont certaines femmes sont instruites. Ibn Battûta ne nous dit pas ce qu’est l’instruction qu’elles reçoivent mais c’est sans doute un asservissement sexuel. L’anecdote que suit le suggère pleinement.


Anecdote

En arrivant à Tacaddâ, je désirai acheter une fille esclave instruite ; mais je ne la trouvai pas. Plus tard, le juge Abou Ibrahim m’en envoya une, appartenant à un de ses compagnons ; je l’achetai pour vingt-cinq ducats ; puis le maître de l’esclave se repentit de l’avoir vendue, et me demanda la résiliation du contrat. Je lui répondis : « Si tu peux m’indiquer une autre esclave de ce genre, je résilierai le marché. » Il me fit connaître une esclave d’Aly Aghioûl, de cet Africain de Tâdéla qui ne voulut se charger d’aucune partie de mes effets lorsque ma chamelle s’abattit, et qui refusa de l’eau à mon jeune esclave souffrant de la soif. J’achetai cette esclave, qui valait mieux encore que la précédente, et j’annulai le contrat avec le premier vendeur. Cet Africain regretta aussi d’avoir cédé son esclave ; il désira casser le marché et il insista beaucoup sur cela auprès de moi. Je refusai, pour lui donner la récompense que méritait sa mauvaise conduite à mon égard, et peu s’en fallut qu’il ne devînt fou ou qu’il ne mourût de chagrin. Cependant, je me décidai plus tard à lui accorder la résiliation du contrat.


De la mine de cuivrebattuta carte

La mine de cuivre se trouve au-dehors de Tacaddâ. On creuse dans le sol, et l’on amène le minerai dans la ville, pour le fondre dans les maisons. Cette besogne est faite par les esclaves des deux sexes. Une fois que l’on a obtenu le cuivre rouge, on le réduit en barres longues d’un empan et demi, les unes minces, les autres épaisses. Quatre cents de celles-ci valent un ducat d’or ; six cents ou sept cents de celles-là valent aussi un ducat d’or. Ces barres servent de moyen d’échange, en place de monnaie : avec les minces, on achète la viande et le bois à brûler ; avec celles qui sont épaisses, on se procure les esclaves mâles et femelles, le millet, le beurre et le froment.

Le cuivre natif produit à Tacaddâ est minéralisé dans une couche d’argile dolomitique qui affleurent dans la plaine de l’Ighazer (Bernus and Cressier 1992); en guise de mine il faut plutôt y voir une multitude de petits gisements qui peuvent émerger jusque vers Tegidda n’Adrar soit 80 km plus au sud, mais aussi le long des lignes de failles nord-est sud-ouest qui parcourent l’Ighazer. La mine n’est donc pas en dehors de la ville, elles est dans tout l’Ighazer. Ce sont les esclaves qui s’occupent du traitement du minerai et le rendent propre à l’échange. On sait que deux étapes sont utilisées pour extraire le métal rouge, une phase de concassage broyage faite très certainement par des esclaves et une phase d’affinage qui se fait dans des ateliers à l’intérieur des maisons de la ville. Cette seconde phase est faite par les détenteurs de ce savoir-faire qui pourraient être les groupes Hausa/Azna présents en Ayar et qui détiennent encore aujourd’hui un savoir faire métallurgique.

A Takedda la monnaie principale n’est ni l’or ni le cauris, mais c’est la rente de cette ville qui fait office de monnaie, le cuivre. C’est assez légitime car en plein Ighazer aucune production marchande en dehors du cuivre ne peut permettre à cette ville d’exister. Reste à cette production à trouver la demande qui créera le marché et justifiera l’exploitation de cette ressource en milieu désertique.

Un siècle plus tard, le génois Malfante évoque le commerce du cuivre au Touat, importé depuis la Grèce et allant jusque vers le pays des « al Sûdan ». Il est assez curieux que sa description des usages de cette monnaie correspondent très bien à celle de Ibn Battûta : « Pour eux (les noirs), le cuivre servait de monnaie : avec les lamelles de cuivre, ils achetaient de la viande et du bois ; avec les barres et les lingots, ils se procuraient des esclaves ou du blé » (De la Roncière 1918). D’évidence, Malfante a repris le récit d’Ibn Battûta ou alors nous sommes ici en face d’une information qui a traversé un siècle et qui montre un peu plus que le devenir de ce métal au sud du sahel est inconnu de ceux qui le commerce, tout comme les mines d’or leurs sont inconnues.

On exporte le cuivre de Tacaddâ à la ville de Coûber, située dans la contrée des nègres infidèles ; on l’exporte aussi à Zaghâï et au pays de Bernoû. Ce dernier se trouve à quarante jours de distance de Tacaddâ, et ses habitants sont musulmans ; ils ont un roi nommé Idrîs, qui ne se montre jamais au peuple, et qui ne parle pas aux gens, si ce n’est derrière un rideau. C’est de Bernoû que l’on amène, dans les différentes contrées, les belles esclaves, les eunuques et les étoffes teintes avec le safran. Enfin, de Tacaddâ l’on exporte également le cuivre à Djeoudjéouah, dans le pays des Moûrtébôun, etc.

Le commerce de ce métal se fait principalement avec des contrées du Soudan. En premier lieu Gouber, le Gobir dont les Gobirawa à cette époque occupent encore l’Ighazer et le sud-ouest de l’Aïr avec les Azna, Katsénawa et autres Tazarawa (Hamani 1989). Il y a donc des relations facilitantes avec ce pays que la Reine Tawa, courant du XIIè siècle, a organisé en un « état » s’étendant de l’Aïr jusque vers la région de Maradi (Hama 1967b). Les « nègres infidèles » pouvant justement être les Azna ou autres groupes Hausa non encore islamisés au sud du Niger actuel.

Des relations commerciales existent aussi avec le bassin du Lac Tchad vers Zaghaï, peut être une ville des Zaghawa, et le Bornou influant en Aïr, le cuivre servant entre autre à l’échange d’esclaves « instruites » et d’étoffes de cette contrée. Pour le pays de Moûrtébôun une hypothèse a été émise sur une ville Djadja au Soudan actuel (Pierre 2015), mais il est douteux qu’elle ne soit pas reliée avec Zaghaï et le Bornou et Ibn Saïd place le Djadja à l’ouest du Lac Tchad et non à l’est comme Pierre, ce qui rejoint mieux l’hypothèse de la ville ancienne de Djadjidouna entre Aïr et Bornou déjà émise par Hamani (Hamani 1989).

Enfin pour d’autres, Djeoudjéouah est surtout le nom de Gao, la ville ou Ibn Battûta aurait séjourné un mois durant avant Tacâdda. Il est donc curieux qu’il ne réemploi pas le nom de Gao déjà présent dans son récit. Le pays des Moûrtébôun, peut être Martaba qui signifie les honorables, les divins, ici en référence peut-être aux gens de Gao et du Mâlli bien plus islamisés que Tacaddâ. Mais nous pourrions aussi chercher plus à l’ouest vers le pays de Niani où Mansa Moussa faisait venir le cuivre quelques années plus tôt et surtout chercher dans la forêt soudanaise puisque ce cuivre faisait l’objet d’un besoin important par certaines populations de Nupé, d’Ifé ou d’Igbo Ukwu.

On se souvient aussi que le roi du Mâlli Kankan Musa avait « un droit exclusif sur tout l’or » de son empire (Niane 1985). En était-il de même pour le cuivre à Takedda ? Rien n’est moins sûr, au vu de l’intense échange qui existe au sein de la ville, malgré que le cuivre valait presque autant que l’or.


Du sultan de Tacaddâ

battuta masperoLors de mon séjour à Tacaddâ, les personnages que je vais nommer se rendirent chez le sultan, un Berber appelé Izâr, et qui se trouvait à ce moment-là à une journée de distance de la ville. C’étaient : le juge Abou Ibrahim ; le prédicateur Mohammed ; le professeur Abou Hafs ; le cheikh Sa’id, fils d’Aly. Un différend s’était élevé entre Izar, le sultan de Tacaddâ, et entre le Tacarcary, qui est aussi un des sultans des Berbères. Ces quatre personnages allaient auprès d’Izâr pour arranger l’affaire, et mettre la paix entre les deux souverains.

Le Sultan de Takedda se trouve à une journée de la ville, ce pourrait donc être quelque part dans un rayon de 30 km autour de la cité minière. Seul Fagoshia est un établissement contemporain à Takedda, qui possède un seul bâtiment, sans doute une mosquée (Bernus and Cressier 1992). On y retrouve aussi quelques céramiques tournées qui dénotent une certaine richesse de ceux qui s’y établirent. Fagoshia, 35 km au sud de Takedda est par ailleurs situé à l’embranchement des routes d’Agadez et d’In Gall, faisant de ce lieu une importance stratégique pour contrôler la plaine et le reste du territoire jusqu’aux falaises de Tigidit. Il pourrait ainsi s’agir de la résidence estivale du Sultan Izar.

Izar[1] ne semble pas être le nom du Sultan mais serait plutôt un qualificatif. Le Père de Foucauld dans son dictionnaire nous parle d’un terme désignant « le premier d’entre nous », c’est à dire celui qui précède tous les autres (Foucauld 1952). Un terme générique pour désigner un Sultan ne le rattache à aucune tribu, les Aménokal ayant souvent un nom de chef en relation avec leur tribu comme le Tacarcary pour les Kel Tacarcar. Izar, qui est somme toute un terme Tamasheq, pourrait donc refléter une importance supérieure à l’Aménokal, il n’est pas simplement le chef d’une tribu, il est aussi le chef d’un territoire, le Sultanat ou Royaume de Tigidda.

Ibn Battûta nous donne la liste des 4 personnages les plus importants de la ville qui administrent Tacaddâ, organisation qui semble similaires aux villes sahéliennes du Mâlli. Un différend oppose le Sultan Izar à un autre Sultan, le Tacarcary, très vraisemblablement le chef des Kel Tacarcar, c’est à dire que ce doit être un Amenokal et donc un chef de guerre Touareg. Certains situent les Kel Takarkar à l’ouest de Tegidda n'Tessemt dans une zone de l’Azawagh qui possèdent des falaises nommée Takarkar. Al Ya Qubi au IXè siècle cite des royaumes Sanhadja entre Maranda et Gao dont Dhkrkr (Lewicki 1990), que Djibo Hamani rapproche de Tacarcar et Tagaraigarai, les gens du milieu, terme servant encore aujourd’hui a désigner les Ouelleminden (Hamani 1989). On pourrait donc les situer au nord de Maranda, possiblement rayonnant en Azawagh et Ighazer jusqu’aux piémonts de l’Aïr. Si leur nom vient du lieu des falaises de Takarkar en Azawagh, il n’est alors pas impossible, devant l’émergence du Sultanat de Tigidda, qu’ils aient été repoussés dans l’Azawagh.

Boube Gado évoque la possibilité de les rattacher au Dakarkari du Nigeria, matérialisant une relation supplémentaire entre Aïr et pays Hausa (Gado 1980). On peut ajouter qu’une rivière Takarkaré se trouve en Ader au sud de la ville de Tahoua.

On notera également une ressemblance avec la takarkart/tekarkart qui en Tamacheq est un élément de puisage de l’eau, ou puits à délou. Ce qui positionnerait les Kel Tacarcar plutôt dans les oasis de l’Aïr, et peut être dans les Ajjers, dans tous les cas plutôt dans des zones à jardins irrigués. Dans les Ajjers toujours, on trouve également des abris sous roches dans des parois/falaises au lieu dit Takarkori près de Ghât, qui ressemble étrangement au Tacarcary d’Ibn Battûta. Une telle hypothèse positionnerait les Kel Tacarcar du nord de l’Aïr/Ighazer à la zone de Ghât/Djanet dont on se souvient que l’Alkaly de Takedda est al Djanati.

Les 4 personnages viennent pour tenter de régler un différend entre les deux chefs, car évidemment cela dérange leurs activités commerciales. Si à cette époque, celui qui maîtrise le Sultanat de Tigidda possède la plus grande influence sur la zone, on comprend bien que cela fasse des jaloux, et que certains groupes Touareg aimeraient aussi profiter un peu plus de la richesse de la ville. Quelques soit le positionnement des Kel Tacarcar on imagine sans peine dans les 2 cas qu’il y a matière à différends.

Je désirai connaître le sultan de Tacaddâ ; en conséquence, je louai un guide, et me dirigeai vers ce monarque. Les personnages déjà nommés l’informèrent de mon arrivée, et il vint me voir, monté sur un cheval, mais sans selle : tel est l’usage de ce peuple. En place de selle, le sultan avait un superbe tapis rouge. Il portait un manteau, des caleçons et un turban, le tout de couleur bleue. Les fils de sa sœur l’accompagnaient, et ce sont eux qui hériteront de son royaume. Nous nous levâmes à son approche, et lui touchâmes la main ; il s’informa de mon état, de mon arrivée, et on l’instruisit sur tout cela.

La succession matrilinéaire chez les Touareg est évidente à cette époque, il n’est donc pas étonnant qu’elle soit en vigueur au XIVè siècle chez les Touareg de l’Ighazer.

Le sultan me fit loger dans une des tentes des Yénâthiboûn, qui sont comme les domestiques dans notre pays. Il m’envoya un mouton entier rôti à la broche, et une coupe de lait de vache. La tente de sa mère et de sa sœur était dans notre voisinage ; ces deux princesses vinrent nous voir et nous saluer. Sa mère nous avait fait apporter du lait frais après la prière de la nuit close : c’est le moment où l’on a ici l’habitude de traire les bestiaux. Les indigènes boivent le lait à cette heure, ainsi que de bon matin. Quant au blé ou au pain, ils ne le mangent ni ne le connaissent. Je restai dans cet endroit six jours, pendant lesquels le sultan me régalait de deux béliers rôtis, le matin et le soir. Il me fit présent d’un chameau femelle et de dix ducats d’or. Je pris congé de ce souverain et retournai à Tacaddâ.

Pour Ismaël Hamet, les tributaires portent, dans le Sahara central, différents noms; les blancs sont selon les régions : lahma, zenaga ou anbath zenaga; ceux de couleur sont dits : atria et harathine. Il rapproche l’expression El anbath zenaga de ce passage où notre voyageur Ibn Battûta parlant de la réception que lui fit le Sultan de Takedda (Hamet 1911). Les Yénâthiboûn pourraient ainsi être des blancs et tributaires du Sultan et peut être Zenaga. Cette description peut tout à fait correspondre aux Igdalen réputés premiers berbères en Ighazer qui aujourd’hui encore dépendent directement du Sultan d’Agadez.

Djibo Hamani rapproche le terme Yénâthiboûn étymologiquement à Inataban, mais en fait des Inesfaden qui sont des artisans ayant un rôle de valet auprès des chefs de confédérations Touareg (Hamani 1989). Inataban nous semble important a y prêter une attention puisque cette tribu fait partie des Kel Tamoulaït de Tombouctou qui étaient un groupe issu des Tademekkat et qui comprenait des fractions noires et blanches dont les Inataban (Hureiki 2003), ce qui nous rapproche de la vision d'Ismaël Hamet de domestiques blancs qui plus est seraient Sheriffen comme les Igdalen, renforçant le lien entre Tademekkat et Tigidda, mais aussi accréditant un peu plus l’hypothèse qu’Izar a des domestiques blancs possiblement Igdalen.


battuta1De l’ordre auguste que je reçus de la part de mon souverain

Quand je fus retourné à Tacaddâ, je vis arriver l’esclave du pèlerin Mohammed, fils de Sa’id Assidjilmâçy, portant un ordre de notre maître, le commandant des fidèles, le défenseur de la religion, l’homme qui se confie entièrement dans le Seigneur des mondes (Abou Inân). Cet ordre m’enjoignait de me rendre dans son illustre capitale ; je le baisai avec respect, et je m’y conformai à l’instant. J’achetai donc deux chameaux de selle, que je payai trente-sept ducats et un tiers, me préparant à partir pour Taouât. Je pris des provisions pour soixante et dix nuits ; car on ne trouve point de blé entre Tacaddâ et Taouât. Tout ce que l’on peut se procurer, c’est de la viande, du lait aigre et du beurre, que l’on achète avec des étoffes.

Je sortis de Tacaddâ le jeudi onze du mois de chaban de l’année cinquante-quatre (754 de l’hégire = 12 septembre 1353 de J. C.), en compagnie d’une caravane considérable, où se trouvait Djafar de Taouât, un des hommes distingués. Il y avait avec nous le jurisconsulte Mohammed, fils d’Abd Allah, juge à Tacaddâ. La caravane renfermait environ six cents filles esclaves. Nous arrivâmes à Câhor qui fait partie des domaines du sultan Carcary : c’est un endroit riche en herbages, et où les marchands achètent, des Berbères, les moutons, dont ils coupent les chairs en lanières pour les faire ensuite sécher. Les gens de Taouât importent ces viandes dans leur pays.

Puis nous entrâmes dans un désert sans habitations, sans culture, sans eau, et de la longueur de trois jours de marche ; après cela, nous voyageâmes quinze journées dans un autre désert sans culture aussi, mais offrant de l’eau. Nous atteignîmes le point où se séparent le chemin de Ghât, qui conduit en Égypte, et celui de Taouât. Il y a là des puits, ou amas d’eau qui traverse du fer ; lorsqu’on lave avec cette eau une étoffe blanche, la couleur de l’étoffe devient noire.

Nous marchâmes encore dix jours, et arrivâmes au pays des Haccâr, ou Haggâr, qui sont une tribu de Berbères, portant un voile sur la figure ; il y a peu de bien à en dire : ce sont des vauriens. Un de leurs chefs vint à notre rencontre, et arrêta la caravane, jusqu’à ce qu’on se fût engagé à lui donner des étoffes et autres choses. Ce fut pendant le mois de ramadhan que nous entrâmes dans le territoire des Haccâr ; à cette époque de l’année, ils ne font pas d’incursions en pays ennemi, et n’empêchent point les caravanes de passer. Leurs voleurs mêmes, s’ils trouvent quelque objet sur la route durant le mois de ramadhan, ne le ramassent pas. C’est ainsi qu’agissent tous les Berbères qui habitent sur ce chemin. Pendant un mois nous voyageâmes dans la contrée des Haccâr ; elle a peu de plantes, beaucoup de pierres, et sa route est scabreuse. Le jour de la fête de la Rupture du jeûne, nous arrivâmes dans un pays de Berbères porteurs de ce voile qui recouvre le bas du visage, à la manière de ceux que nous venions de quitter. Ils nous donnèrent des nouvelles de notre patrie ; ils nous apprirent que les fils ou la tribu de Kharâdj, ainsi que le fils de Yaghmoûr, s’étaient révoltés, et qu’ils résidaient alors à Téçâbît, dans le pays de Taouât. Les hommes de la caravane furent remplis de crainte quand ils entendirent ces récits.

La caravane impressionnante qu’Ibn Battûta va suivre est peut-être une caravane de passage en provenance du Bornou où les filles esclaves sont réputées. Câhor semble être une zone plutôt qu’un point de passage dans le territoire des Kel Tacarcar, riche en herbage peut être Schouwia thebaïca à cette latitude, que Hamani traduit par Kahir/Kayar (Hamani 1989) et précise que c’est une coquille du scribe qui fait le déformation avec Ayar. On peut alors penser que la caravane file plein nord vers le puits d’In Azaoua, seuls puits suffisamment abondant en eau pour une caravane entre Aïr et Hoggar et point de séparation d’avec la route de Ghât. Cela irait donc dans le sens d’un positionnement des Kel Tacarcar au nord de l’Aïr.

Pour rejoindre le Touat en passant par In Azoua, il y a environ 1 500 km, à raison de 21 km par jour, cela fait les 70 jours de provisions dont Ibn Battûta se chargent au départ de Takedda. Pour Mauny, Ibn Battuta passe par In Azaoua, coupe la route de Ghât, puis par l’ouest de l’Ahaggar enfin Hassi Meniet et Akabli avant le Touat (Mauny 1961).

A la vitesse de 21 km par jour, ce qui semble raisonnable, les durées des étapes menant à Takedda sont le suivantes :

-> Distance entre Takedda et les villes sahariennes
  Gao Tademekka Bornou Ghadâmès Touat
 km 750 500 800 1400 1500
 jour 36 24 38 67 71

 

Dans l’Ahaggar Ibn Battûta s’attache à décrire le port du voile sur le bas du visage des berbères. Est-ce à dire que tous les porteurs du voile ne le portent pas sur la bouche comme cela se fait aujourd’hui chez les Touareg mais pas forcément chez les Songhay ou Peulh ? Il est étonnant que cette remarque ne viennent qu’en fin de voyage alors que tous les Touareg du Sahara central pratique ce port du voile. Dans tous les cas la vie des Kel Ahaggar semble être assez misérable, seul le harcèlement des caravanes les occupent.

Ensuite nous arrivâmes à Boûda, un des principaux villages, de Taouât ; son territoire consiste en sables et en terrains salés. Il y a ici beaucoup de dattes, mais elles ne sont pas bonnes ; cependant, les gens de Boûda les préfèrent à celles de Sidjilmâçah. Le pays de Boûda ne fournit ni grains, ni beurre, ni huile d’olive ; ces denrées y sont importées des contrées du Maghreb. Les habitants se nourrissent de dattes et de sauterelles ; ces insectes y sont aussi en grande abondance ; ils les emmagasinent comme on le pratique avec les dattes, et s’en servent pour aliments. La chasse des sauterelles se fait avant le lever du soleil, car alors le froid les engourdit et les empêche de s’envoler.

Après avoir demeuré quelques jours à Boûda, nous partîmes avec une caravane, et arrivâmes à Sidjilmâçah au milieu du mois de dhoû’lka’dah. Je sortis de cette ville le second jour du mois de dhou’lhiddjeh (de l’année 754 de l’hégire ou à la fin de décembre 1353 de J. C.) ; c’était au moment d’un grand froid, et la route était remplie de neige. J’avais vu dans mes voyages des chemins difficiles, ainsi que beaucoup de neige, à Boukhara, à Samarkand, dans le Khoraçan et les pays des Turcs ; mais je n’avais pas connu de route plus scabreuse que celle d’Oumm Djonaïbah, La nuit qui précède la fête des Sacrifices, nous atteignîmes Dâr Atthama’ ; j’y restai le jour de la fête, et partis le lendemain.

Enfin j’entrai dans la capital Fez, résidence de notre maître le commandant des fidèles (que Dieu l’assiste !) ; je baisai sa main auguste, j’eus le bonheur de voir son visage béni, et je demeurai sous la protection de ses bienfaits, après un très long voyage. Que le Dieu très haut le récompense pour les nombreuses faveurs qu’il m’a accordées et pour ses grâces généreuses ! Que le Très Haut prolonge ses jours et réjouisse les musulmans par la longue durée de son existence !


En conclusion

battuta1Dans cette relecture du récit d’Ibn Battûta, il est relevé plusieurs indices qui font penser que le voyageur n’a peut être pas passé réellement en Ighazer et dans la ville de Takedda en particulier, mais a utilisé des informations de seconde main. Les Informations ayant un caractère douteux venant de la part d’un tel globe-trotter aguerri au voyage ou à leur narration peuvent appartenir à plusieurs registres : celles qui arrivent assez tard dans le récit, comme les cauris, le port du voile, celles qui généralisent un fait mal positionné dans son contexte comme les pierres rouges, le goût altéré de l’eau, ou encore des utilisations de terme générique reflétant plutôt la diversité des informateurs de notre auteur, Bardâmah, Outchin, Izar, etc. Néanmoins, le récit nous apportent des informations sur le cadre géographique et humain autour de Takedda.

Les Messufa occupent très clairement à cette époque la voie commerciale Sidjilmassa-Oualata, ce sont, sinon les fondateurs, les occupants qui ont permis le développement des villes sahéliennes, Oualata, Tombouctou, Gao. Entre Oualata et Gao, le domaine sécurisé des Bardhâma est bien celui des Messufa, ce domaine d’où on ne sort pas sa femme. Il est par ailleurs flagrant de voir comment la description des Messoufites de Oualata se répond avec elle des Bardhâma à l’est de Gao, notamment sur l’importance de la femme, nous confirmant ainsi que les Messoufa sont bien les Bardhâma et que la différence de nom peut provenir des informations d’Ibn Battûta qui sont recueillies par des sources différentes.

Ibn Battûta en quittant Gao entre dans un nouveau domaine qui échappe très vraisemblablement à la domination de l’empire du Mâlli. Un domaine non sécurisé où les Touareg habitent des tentes de nattes. Ce domaine est en parti dirigé par un Sultan, Izar qui nomadise aux alentours de Takedda pour en maîtriser les échanges commerciaux, mais est aussi en conflit sûrement régulier avec d’autres tribus Touareg à l’instar des kel Tacarcar, le territoire n’est pas sécurisé. Le positionnement de ces derniers n’est pas certains mais une plus grande probabilité des recoupements faits, les situeraient au nord de l’Aïr, sans savoir s’ils étendent leur influence à l’ouest du Sultanat de Tigidda ou même du côté de Ghât d’où émerge déjà depuis quelques siècles des migrations Touareg.

Les Bardâmah sont très certainement les Baghama d’al Idrisi, ce sont des tribus touarègues nobles qui élèvent des chameaux. Au vu des hypothèses et informations recueillies sur les Bardâmah, elles pourraient bien être toutes vrais dans leur période historique et refléteraient ainsi l’évolution d’une tribu Touareg de l’époque médiévale à nos jours. Idrissi en fait au XIIé siècle des éleveurs de chameaux près de la boucle du Niger qui se nourrissent de lait. Ibn Battûta en fait de vrais nomades qui néanmoins nomadisent certainement plus à l’est que la boucle du Niger. Ils possèdent des tentes en nattes caractéristiques, et engraissent leur femme avec du lait et des céréales typique des touarègues nobles que les fulanes et soninkés nomment Bardam ou borrodame. Enfin, plus proche de nous Rodd et Norris en font des Iberdiyanan, tribu Imghad des Kel Ferwan qui aujourd’hui sont des éleveurs de petits ruminants. Il n’y a pas de véritable incompatibilité entre tous ces éléments mais peut être plus une continuité dans le temps. Pour cela, il faudrait néanmoins admettre que cette tribu entre les XVé et XIXé siècle ait perdu sa noblesse, ses chameaux tout en ayant effectué une migration vers l’Aïr, chose pas forcément impossible mais dont les traditions orales n’ont rien gardé, puisque les Iberdiyanan seraient venus des Ajjers en même temps des les Imajeren Irawatan, formant ainsi le socle des Kel Ferwan.

Izar était-il un Messufa ? A cette lecture, aucune information ne permet de le dire, même si cette absence d’information milite plus pour que les berbères de Takedda soient des Touareg habitant des nattes et donc déjà différenciés des Sanhadja Messufa de l’ouest. Mais pour les informateurs d’Ibn Battûta, il y a une unité apparente entre toute ces composantes des gens du voile, et l’on peut admettre qu’à cette époque les Messufa et Touareg don une même lignée mais déjà différenciée territorialement au moins.

La ville de Takedda est prospère et ressemble à toutes ces villes sahéliennes médiévales, étapes du commerce. Une cité de blancs qui commercent, entourés de leur esclaves. Il n’y a pas dans la description d’Ibn Battûta de classes intermédiaires, où d’autres noms de tribus qui pourraient poser un peu plus le contexte humain. A l’instar des autres villes sahéliennes, le Sultan n’habite pas la ville commerçante mais est installé en brousse, selon les us de ses origines, les Touareg. Les fonctions des personnages décrits sont connues dans l’Afrique médiévale, mais il est alors difficile de savoir si ce fut véritablement l’organisation de la ville, où une construction à distance du modèle connu de cette époque. Au regard de la description d‘Ibn Battûta, nous serions devant une ville de blanc qui possède beaucoup d’esclaves pour les basses besognes quotidiennes et l’extraction de la rente minière. L’archéologie vient à notre secour en proposant une pentapole plutôt qu’une ville seule, plus en rapport avec ce que l’on connaît des autres villes portuaires du Sahara (Bernus and Cressier 1992).

La prospérité vient bien entendu du commerce qui passe en Ighazer de Gao à l’Égypte, mais aussi du Bornou au Touat, plaçant ainsi Takedda à la croisée de ces deux voies commerciales. L’écoulement de la production de cuivre se fait très certainement par les deux voies principales du commerce transsaharien, le Bornou et Djéouadjéouah, la ville de Gao, mais aussi, information plus importante vers le Gobir plein sud. Cette information nous fait présager des relations plus soutenues qu’il n’y paraît au premier abord avec le sud et le Gobir, en particulier les Gobirawa dont un état politique avec le reine Tawa est daté du XIè-XIIé siècle, très certainement en même temps que le Royaume de Tigidda. On sait qu’au Nigeria, se développe des cultures qui ont un besoin de cuivre, Ifé, Igbo Ukwu, etc. Il est très certain que le cuivre de Takedda servait à répondre au besoin des peuples de la forêt, directement par le Gobir, mais aussi indirectement par le Bornou, le cuivre pouvant servir aux achats d’esclaves, nécessaires à l’extraction minière et à des étoffes teintes à l’Indigo, très prisées par les Touareg. De la forêt devait provenir en échange du cuivre, des épices de la kola, mais aussi sans doute des peaux de félins et autres productions organiques.

De la boucle du Niger sortait l’or qui devait être échangé avec des verroteries et autres étoffes d’Égypte. Il n’est pas certain que ce soit une voie utilisée à cette époque pour les esclaves, le Bornou y pourvoyant au moins pour l’Égypte, d’autant que c’est à cette époque encore le Bornou qui envoi des esclaves vers le Touat. Ceci pourrait être interprété comme un fait important que l’empire du Mâlli n’arrive pas ou ne souhaite plus faire le commerce des esclaves au XIVé.

Au milieu du XIVé siècle, Takedda est donc un carrefour commercial important aux confins de deux états forts de l’époque médiévale, l’empire du Mâlli et le Royaume du Bornou, ce qui ne devait pas manquait de créer des différents.

Je noterai enfin, un point qui me semble important à approfondir dans la suite de ce travail. On sait aujourd’hui que les Igdalen sont présents dans toute cette zone de manière assez dispersée. Ils sont très vraisemblablement les premiers berbères de la zone, mais ne laisse que très peu de trace dans l’histoire. Les Yénatiboun peuvent en être une de ces traces, ce sont alors des domestiques pour Ibn Battûta, mais peut être déjà des Ineslemen/Isheriffen, au service d’un Sultan très certainement peu au fait des choses de l’Islam. Leur passé est encore très méconnu et sans véritable rôle apparent dans l’histoire des sociétés Touareg, présent avant Takedda et aujourd’hui encore sous l’autorité direct d’un Sultan, celui de l’Ayar, ils ont traversé toute cette période historique jusqu’à nos jours sans armes et considérés comme pieux.

 

1. Izar est également un pantalon, une étoffe que portent les personnes distinguées pour Al Idrissi dans sa description de Gao au XIIé.


Références

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